{"id":10317,"date":"2022-12-13T13:32:13","date_gmt":"2022-12-13T12:32:13","guid":{"rendered":"https:\/\/www.bibliomanie.it\/?p=10317"},"modified":"2022-12-16T07:15:40","modified_gmt":"2022-12-16T06:15:40","slug":"comment-la-science-fiction-mythifie-la-science","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.bibliomanie.it\/?p=10317","title":{"rendered":"Comment la science-fiction mythifie la science"},"content":{"rendered":"\nDemeure-t-il des mythes actifs dans les soci\u00e9t\u00e9s s\u00e9cularis\u00e9es, dont la science aurait <em>d\u00e9senchant\u00e9 le monde<\/em>, pour reprendre l\u2019expression c\u00e9l\u00e8bre de Max Weber? Si la science les a d\u00e9vitalis\u00e9s, peut-on elle-m\u00eame la consid\u00e9rer comme mythe? Or il semble que tout oppose l\u2019une et l\u2019autre: \u00e0 la premi\u00e8re la v\u00e9rit\u00e9 \u2013 ou son perp\u00e9tuel perfectionnement \u2013, au second la fabulation. L\u2019\u00e9volution du sens des mots en t\u00e9moigne: \u00e0 l\u2019\u00e9poque moderne, le \u00abmythe\u00bb est devenu une \u00abconstruction de l\u2019esprit sans rapport avec la r\u00e9alit\u00e9\u00bb<span id='easy-footnote-1-10317' class='easy-footnote-margin-adjust'><\/span><span class='easy-footnote'><a href='https:\/\/www.bibliomanie.it\/?p=10317#easy-footnote-bottom-1-10317' title='Rey, Alain (dir.), &lt;em&gt;Dictionnaire historique de la langue fran\u00e7aise&lt;\/em&gt;, Dictionnaire Le Robert, 1998, entr\u00e9e \u00abmythe\u00bb, p. 2333.'><sup>1<\/sup><\/a><\/span>, quand \u00ab<em>la science<\/em> se dit de la connaissance exacte, universelle et v\u00e9rifiable exprim\u00e9e par des lois\u00bb<span id='easy-footnote-2-10317' class='easy-footnote-margin-adjust'><\/span><span class='easy-footnote'><a href='https:\/\/www.bibliomanie.it\/?p=10317#easy-footnote-bottom-2-10317' title='&lt;em&gt;Ivi&lt;\/em&gt;, entr\u00e9e \u00abscience\u00bb, p. 3416.'><sup>2<\/sup><\/a><\/span>. Il est pourtant une fonction que la science aurait h\u00e9rit\u00e9 du, ou d\u00e9rob\u00e9 au, mythe de jadis, qui est d\u2019\u00e9noncer la v\u00e9rit\u00e9, en expliquant les ph\u00e9nom\u00e8nes humains et cosmiques. La science serait le discours de la v\u00e9rit\u00e9 juste, le mythe celui de la fausse v\u00e9rit\u00e9, \u00e0 laquelle on croyait jadis, ou croit toujours, mais ailleurs: \u00able \u2018mythe\u2019 se ferme sur l\u2019illusion des autres\u00bb<span id='easy-footnote-3-10317' class='easy-footnote-margin-adjust'><\/span><span class='easy-footnote'><a href='https:\/\/www.bibliomanie.it\/?p=10317#easy-footnote-bottom-3-10317' title='D\u00e9tienne, Marcel, &lt;em&gt;L\u2019Invention de la mythologie, &lt;\/em&gt;Paris, Gallimard,&lt;em&gt; &lt;\/em&gt;1981, p. 233.'><sup>3<\/sup><\/a><\/span> \u00e9crit l\u2019historien de l\u2019antiquit\u00e9 Marcel D\u00e9tienne dans <em>L\u2019Invention de la mythologie<\/em>, dans lequel il d\u00e9taille l\u2019av\u00e8nement d\u2019un savoir sur le mythe, se voulant discours de la raison d\u00e9mystifiant celui de l\u2019erreur et de l\u2019ignorance. <em>La<\/em> science serait une forme de mythe moderne en ce qu\u2019elle garantirait la validit\u00e9 du savoir, faisant des r\u00e9cits mythiques d\u00e9chus les vestiges de v\u00e9rit\u00e9s abolies. On peut pr\u00eater au concept polys\u00e9mique de mythe une troisi\u00e8me valeur, entre l\u2019affirmation de la v\u00e9rit\u00e9 ordonnante et la manifestation de l\u2019erreur, qui serait celle de l\u2019all\u00e9gorie: le mythe est alors lu comme une m\u00e9taphore porteuse d\u2019une certaine v\u00e9rit\u00e9, ou d\u2019une vision de la v\u00e9rit\u00e9.<br>\nNous naviguerons entre ces trois niveaux du mythe \u2013 v\u00e9rit\u00e9, erreur, m\u00e9taphore \u2013 en prenant ici pour objet la science-fiction: elle offre un terrain o\u00f9 les oppos\u00e9s peuvent se rencontrer, autour de narrations, voire de cosmologies inspir\u00e9es de la science. Cette conciliation par la fiction pr\u00e9serve autant la science qu\u2019elle d\u00e9samorce le mythe. Si une \u0153uvre de science-fiction met en r\u00e9cit la science, elle n\u2019en rel\u00e8ve pas. D\u2019un autre c\u00f4t\u00e9, elle ne se pr\u00e9sente pas comme r\u00e9cit vrai mais comme fiction assum\u00e9e. Les auteurs de science-fiction peuvent donner au mythe les atours de la science, et r\u00e9ciproquement, mais ne font ni de l\u2019un, ni de l\u2019autre, et la partition entre \u00abv\u00e9rit\u00e9\u00bb et \u00abfabulation\u00bb serait ainsi respect\u00e9e.<br>\nMais cette conciliation par la fiction n\u2019est pas inoffensive: \u00e0 l\u2019instar de la science et du mythe, bien que diff\u00e9remment, la fiction agit dans et sur le r\u00e9el. Et les auteurs de science-fiction ne manient anodinement ni la science, ni le mythe: ils les questionnent et les travaillent, explorant les possibilit\u00e9s de l\u2019une et exploitant la puissance de l\u2019autre, mettant en cause et en jeu les limites s\u00e9parant les deux notions.<br>\nDans un parcours historique allant des premi\u00e8res \u0153uvres associ\u00e9es au genre jusqu\u2019aux cr\u00e9ations plus contemporaines, nous \u00e9tudions ici comment, <em>dans<\/em> et <em>par<\/em> la science-fiction, science et mythe interagissent, dans quel contexte et avec quelles significations. Nous \u00e9voquerons ce mouvement d\u2019abord \u00e0 travers des romans qui, au XIXe si\u00e8cle, questionnent l\u2019av\u00e8nement de la science comme nouvelle institution de v\u00e9rit\u00e9; puis deux classiques du genre, magnifiant les potentialit\u00e9s de l\u2019atome et de la conqu\u00eate spatiale, le cycle de <em>Fondation<\/em> et <em>2001, l\u2019odyss\u00e9e de l\u2019espace<\/em>; enfin l\u2019intrication contemporaine entre science-fiction et technoscience, qui t\u00e9moigne d\u2019un retour d\u00e9complex\u00e9 du r\u00e9cit mythique dans la d\u00e9marche scientifique. Ce parcours illustre la mani\u00e8re dont la science-fiction contribue \u00e0 l\u2019\u00e9dification de la science comme mythe, avec toutes les ambigu\u00eft\u00e9s qu\u2019un tel statut implique.<br><br>\n\n\n       <b>1. Alchimie moderne: quelque chose de pourri dans le laboratoire<\/b><br>\n\nOn dit du XIXe si\u00e8cle qu\u2019il fut en Occident celui de la science triomphante, celui de \u00abl\u2019invention de <em>la<\/em> science comme autorit\u00e9 \u00e9pist\u00e9mique et politique reposant sur <em>les<\/em> sciences donn\u00e9es comme sources de progr\u00e8s techniques et industriels\u00bb<span id='easy-footnote-4-10317' class='easy-footnote-margin-adjust'><\/span><span class='easy-footnote'><a href='https:\/\/www.bibliomanie.it\/?p=10317#easy-footnote-bottom-4-10317' title='Bonneuil, Christophe, et Pestre, Dominique (dir.), &lt;em&gt;Histoire des sciences et des savoirs, tome 3, Le si\u00e8cle des technosciences&lt;\/em&gt;, Paris, Seuil, 2015, p. 9. Les auteurs soulignent.'><sup>4<\/sup><\/a><\/span>. La science s\u2019y impose progressivement comme support \u00e0 l\u2019ordre politique, \u00e9conomique et social, elle devient la r\u00e9f\u00e9rence \u00e0 l\u2019aune de laquelle la connaissance est produite, jug\u00e9e et accept\u00e9e. Or parall\u00e8lement sont publi\u00e9s des r\u00e9cits de fiction qui nourrissent, mais aussi interrogent, ce d\u00e9ploiement de la science dans la soci\u00e9t\u00e9. Le vocable \u00abscience-fiction\u00bb et l\u2019appareil \u00e9ditorial s\u2019en r\u00e9clamant ne sont apparus qu\u2019\u00e0 la fin des ann\u00e9es 1920 aux \u00c9tats-Unis. Pour autant, bien des \u0153uvres publi\u00e9es auparavant y ont \u00e9t\u00e9 r\u00e9trospectivement rattach\u00e9es, parce qu\u2019elles se consacraient \u00e0 des th\u00e9matiques qui ont ensuite \u00e9t\u00e9 exploit\u00e9es de fa\u00e7on plus syst\u00e9matique dans le genre \u00e9ditorial construit autour d\u2019elles: anticipations, voyages dans le temps ou les contr\u00e9es galactiques, rencontres extraterrestres, inventions scientifiques\u2026<br>\n<em>Frankenstein, ou le Prom\u00e9th\u00e9e moderne<\/em>, de Mary Shelley (1818), est souvent consid\u00e9r\u00e9 comme une, sinon l\u2019\u0153uvre fondatrice de la science-fiction, ainsi par le romancier Brian Aldiss et l\u2019essayiste David Wingrove dans l\u2019une des premi\u00e8res \u00abhistoires de la science-fiction\u00bb, <em>Trillion Years Spree, the History of Science Fiction<\/em>. Ils d\u00e9finissent le genre comme \u00abla fiction d\u2019un \u00e2ge technologique\u00bb<span id='easy-footnote-5-10317' class='easy-footnote-margin-adjust'><\/span><span class='easy-footnote'><a href='https:\/\/www.bibliomanie.it\/?p=10317#easy-footnote-bottom-5-10317' title='&lt;em&gt;Ivi&lt;\/em&gt;, p. 14, \u00ab&lt;em&gt;the fiction of a technological age&lt;\/em&gt;\u00bb. '><sup>5<\/sup><\/a><\/span> et discernent dans le roman de Shelley un bouleversement dans la narration du merveilleux: \u00ab<em>Frankenstein\u2019s is the Faustian dream of unlimited power, but Frankenstein makes no pacts with the devil. \u2018The devil\u2019 belongs to a relegated system of belief<\/em><span id='easy-footnote-6-10317' class='easy-footnote-margin-adjust'><\/span><span class='easy-footnote'><a href='https:\/\/www.bibliomanie.it\/?p=10317#easy-footnote-bottom-6-10317' title='&lt;em&gt;Ivi&lt;\/em&gt;, p. 49 Traduction personnelle: \u00abLe r\u00eave de Frankenstein est le r\u00eave faustien d\u2019un pouvoir illimit\u00e9, mais Frankenstein ne pactise pas avec le diable. \u2018Le diable\u2019 appartient \u00e0 un syst\u00e8me de croyances d\u00e9pass\u00e9.\u00bb'><sup>6<\/sup><\/a><\/span>. Il est difficile de pr\u00e9cis\u00e9ment dater l\u2019origine de la science-fiction, l\u2019exercice est tributaire de la d\u00e9finition que l\u2019on donne \u00e0 un genre difficilement saisissable. Mais il n\u2019est pas impossible que dans l\u2019histoire litt\u00e9raire, la cr\u00e9ature du Dr Frankenstein s\u2019av\u00e8re effectivement le premier monstre s\u00e9cularis\u00e9, dont l\u2019existence soit redevable \u00e0 l\u2019habilet\u00e9 d\u2019un scientifique: il est produit par la science, et la g\u00e9n\u00e9alogie comme la proc\u00e9dure de sa cr\u00e9ation font d\u2019ailleurs l\u2019objet d\u2019une large partie du roman, avant que ne soient narr\u00e9e la d\u00e9solation qu\u2019il provoque.<br>\nShelley \u00e9nonce clairement son intention dans le sous-titre du roman: <em>Frankenstein<\/em> est un \u00abProm\u00e9th\u00e9e moderne\u00bb: la dimension mythique se nourrit de la r\u00e9f\u00e9rence au r\u00e9cit prom\u00e9th\u00e9en, mais aussi de la puissance all\u00e9gorique de l\u2019\u0153uvre. S\u2019il s\u2019agit bien d\u2019une fiction, elle se veut r\u00e9aliste, et peut-\u00eatre para\u00eet-elle r\u00e9alisable, parce qu\u2019elle est inspir\u00e9e par les possibilit\u00e9s nouvelles offertes par la science<span id='easy-footnote-7-10317' class='easy-footnote-margin-adjust'><\/span><span class='easy-footnote'><a href='https:\/\/www.bibliomanie.it\/?p=10317#easy-footnote-bottom-7-10317' title='En l\u2019occurrence, le \u00abgalvanisme\u00bb, qui est cit\u00e9 par Shelley comme source d\u2019inspiration dans la pr\u00e9face de 1831 et mentionn\u00e9 plusieurs fois dans le roman.'><sup>7<\/sup><\/a><\/span>. Le Dr Frankenstein, dans la relation qu\u2019il donne de sa formation, \u00e9voque son app\u00e9tence premi\u00e8re d\u2019autodidacte pour l\u2019alchimie, avant d\u2019int\u00e9grer l\u2019universit\u00e9, lieu du savoir institutionnalis\u00e9, et de se convertir aux pratiques scientifiques modernes, ainsi d\u00e9crites par son professeur de physique:<br><br>\n<span class=\"quote\">\n\u00abLes anciens professeurs de cette science faisaient des promesses utopiques et n\u2019obtenaient aucun r\u00e9sultat concret. Les promesses des ma\u00eetres modernes sont humbles \u2013 ils savent qu\u2019il est impossible de proc\u00e9der \u00e0 la transmutation des m\u00e9taux et que l\u2019\u00e9lixir de longue vie est une chim\u00e8re. Or, ces philosophes dont les mains semblent n\u2019\u00eatre appel\u00e9es qu\u2019\u00e0 triturer des substances viles, et les yeux qu\u2019\u00e0 se concentrer sur un microscope ou un creuset, ont, en v\u00e9rit\u00e9, accompli des miracles.<span id='easy-footnote-8-10317' class='easy-footnote-margin-adjust'><\/span><span class='easy-footnote'><a href='https:\/\/www.bibliomanie.it\/?p=10317#easy-footnote-bottom-8-10317' title='Shelley, Mary, &lt;em&gt;Frankenstein ou le Prom\u00e9th\u00e9e moderne&lt;\/em&gt;, Paris, Gallimard, 1997 [1988], p. 70.'><sup>8<\/sup><\/a><\/span>\u00bb\n<\/span>\n<br><br>\n<em>Frankenstein<\/em> alimente l\u2019id\u00e9e du passage de pratiques consid\u00e9r\u00e9es comme chim\u00e9riques \u00e0 une science per\u00e7ue comme efficace, qui se consacrerait \u00e0 la r\u00e9alisation de r\u00e9els <em>miracles<\/em>. Le roman fait \u00e9cho \u00e0 ce que les historiens des sciences ont r\u00e9trospectivement appel\u00e9 la \u00abseconde r\u00e9volution scientifique\u00bb, qu\u2019ils situent dans le dernier tiers du XVIIIe si\u00e8cle<span id='easy-footnote-9-10317' class='easy-footnote-margin-adjust'><\/span><span class='easy-footnote'><a href='https:\/\/www.bibliomanie.it\/?p=10317#easy-footnote-bottom-9-10317' title='Si &lt;em&gt;Frankenstein&lt;\/em&gt; est publi\u00e9 en 1818, son action se d\u00e9roule d\u2019ailleurs dans les ann\u00e9es 1780.'><sup>9<\/sup><\/a><\/span>. Ce mouvement est marqu\u00e9 par \u00able renouveau et l\u2019intensification de l\u2019activit\u00e9 scientifique, l\u2019\u00e9mergence de nouveaux domaines d\u2019int\u00e9r\u00eat tels que l\u2019\u00e9lectricit\u00e9, la m\u00e9canique et la chimie, et de nouvelles valeurs telles que la quantification et la pr\u00e9cision\u00bb<span id='easy-footnote-10-10317' class='easy-footnote-margin-adjust'><\/span><span class='easy-footnote'><a href='https:\/\/www.bibliomanie.it\/?p=10317#easy-footnote-bottom-10-10317' title='Raj, Kapil, et Sibum, H. Otto, \u00abGlobalisation, science et modernit\u00e9. De la guerre de Sept Ans a\u0300 la Grande Guerre\u00bb, in &lt;em&gt;Histoire des sciences et des savoirs. Tome 2&lt;\/em&gt;,&lt;em&gt; &lt;\/em&gt;cit., p. 22. C\u2019est gr\u00e2ce \u00e0 l\u2019\u00e9lectricit\u00e9 que le corps de la cr\u00e9ature prend vie, et le Dr Frankenstein est vers\u00e9 dans la chimie.'><sup>10<\/sup><\/a><\/span>. <em>Frankenstein<\/em> n\u2019est pas un roman d\u2019anticipation, mais d\u2019une certaine mani\u00e8re il pr\u00e9figure l\u2019av\u00e8nement progressif, au long du XIXe si\u00e8cle, d\u2019un nouveau r\u00e9gime de savoirs et de pratiques se constituant au sein d\u2019une cat\u00e9gorie englobante et r\u00e9f\u00e9rente: \u00abAu cours de ce processus de professionnalisation, le concept de science a [\u2026] \u00e9volu\u00e9 du pluriel au singulier, passant d\u2019une multitude de savoirs locaux, chacun avec ses m\u00e9thodes, moyens et mesures propres, a\u0300 une chose per\u00e7ue commun\u00e9ment comme \u2018la Science\u2019, dot\u00e9e d\u2019unit\u00e9s de mesure standardis\u00e9es et universellement admises [\u2026] et de moyens de reproduction, d\u2019universit\u00e9s nouvelles\u00bb<span id='easy-footnote-11-10317' class='easy-footnote-margin-adjust'><\/span><span class='easy-footnote'><a href='https:\/\/www.bibliomanie.it\/?p=10317#easy-footnote-bottom-11-10317' title='&lt;em&gt;Ivi&lt;\/em&gt;, p. 14-15.'><sup>11<\/sup><\/a><\/span>.<br>\nLe roman contribue \u00e0 \u00e9difier l\u2019image d\u2019une science nouvelle, tout en interrogeant sur les possibilit\u00e9s qu\u2019elle ouvre. Car la cr\u00e9ature du docteur, loin d\u2019incarner les promesses heureuses de cet \u00e9difice en constitution, surgit davantage comme sa mauvaise conscience. Shelley pressent l\u2019av\u00e8nement d\u2019une nouvelle dimension de la science, et son impact possible sur la soci\u00e9t\u00e9. Dans le m\u00eame temps, elle invente un motif, celui du monstre scientifique, dont on retrouve plus tard des variations, alors que <em>la<\/em> science est institutionnalis\u00e9e, dans <em>L\u2019\u00c9trange cas du Dr Jekyll et de M. Hyde<\/em> (Robert Louis Stevenson, 1886) ou chez les hybrides, mi-humains, mi-animaux, de <em>L\u2019\u00cele du docteur Moreau<\/em> (H.G. Wells, 1896). Consid\u00e9rons ces monstres comme des all\u00e9gories, des figures mythiques: que nous disent-ils de la science dont ils sont les produits?<br>\nTous sont n\u00e9s dans des laboratoires. Si les cr\u00e9atures s\u2019av\u00e8rent mal\u00e9fiques, leurs cr\u00e9ateurs sont introduits comme d\u2019honn\u00eates repr\u00e9sentants de la science et de ses valeurs, dont la situation sociale conforte le cr\u00e9dit: \u00abje suis Genevois de naissance et ma famille est l\u2019une des plus distingu\u00e9es de la R\u00e9publique\u00bb<span id='easy-footnote-12-10317' class='easy-footnote-margin-adjust'><\/span><span class='easy-footnote'><a href='https:\/\/www.bibliomanie.it\/?p=10317#easy-footnote-bottom-12-10317' title='Shelley, &lt;em&gt;Frankenstein&lt;\/em&gt;, cit., p. 47.'><sup>12<\/sup><\/a><\/span>, dit Frankenstein en pr\u00e9ambule \u00e0 sa confession. Moreau \u00abaurait pu faire bonne figure parmi cent autres vieux <em>gentlemen<\/em> respectables\u00bb<span id='easy-footnote-13-10317' class='easy-footnote-margin-adjust'><\/span><span class='easy-footnote'><a href='https:\/\/www.bibliomanie.it\/?p=10317#easy-footnote-bottom-13-10317' title='Wells, Herbert George, &lt;em&gt;L\u2019\u00cele du docteur Moreau&lt;\/em&gt;, in &lt;em&gt;\u0152uvres de H.G. Wells&lt;\/em&gt;, Paris, Mercure de France, 1963, p. 429.'><sup>13<\/sup><\/a><\/span>; Jekyll est \u00abagr\u00e9g\u00e9 de m\u00e9decine, docteur en droit, membre de l\u2019Institut\u00bb<span id='easy-footnote-14-10317' class='easy-footnote-margin-adjust'><\/span><span class='easy-footnote'><a href='https:\/\/www.bibliomanie.it\/?p=10317#easy-footnote-bottom-14-10317' title='Stevenson, Robert Louis, &lt;em&gt;L\u2019\u00c9trange cas du Dr Jekyll et de M. Hyde&lt;\/em&gt;, Paris, Gallimard, 1991 [1947], p. 21.'><sup>14<\/sup><\/a><\/span>. Ces personnages \u00e9voluent dans les sph\u00e8res de la <em>bonne soci\u00e9t\u00e9<\/em> bourgeoise et consacrent leur existence \u00e0 l\u2019activit\u00e9 pr\u00e9sent\u00e9e comme la plus irr\u00e9prochable qui soit, la science.<br>\nLes docteurs incarnent l\u2019alliance symbolique entre ordre social et science. Ce ne sont pas des \u00absavants fous\u00bb: s\u2019ils en viennent \u00e0 cr\u00e9er des <em>n\u00e9m\u00e9sis<\/em>, c\u2019est d\u2019abord par ambition et par orgueil, avec la volont\u00e9 de repousser les fronti\u00e8res de leur discipline, de la porter \u00e0 un niveau encore plus \u00e9lev\u00e9 et peut-\u00eatre ultime. Le jeune Frankenstein travaille d\u2019arrache-pied pour \u00abfranchir le seuil de la connaissance r\u00e9elle\u00bb<span id='easy-footnote-15-10317' class='easy-footnote-margin-adjust'><\/span><span class='easy-footnote'><a href='https:\/\/www.bibliomanie.it\/?p=10317#easy-footnote-bottom-15-10317' title='Shelley, &lt;em&gt;Frankenstein&lt;\/em&gt;, cit. p. 54.'><sup>15<\/sup><\/a><\/span> et parvient \u00e0 donner vie \u00e0 un corps inerte, compos\u00e9 de morceaux disparates de cadavres. Ce sch\u00e9ma de la qu\u00eate d\u2019une ma\u00eetrise absolue permise par les nouvelles modalit\u00e9s de la science est repris dans les romans de la fin du XIXe si\u00e8cle, \u00e0 travers des figures de scientifiques plus sp\u00e9cialis\u00e9s et professionnalis\u00e9s. Jekyll est certes travaill\u00e9 depuis son jeune \u00e2ge par un go\u00fbt peu avouable pour les plaisirs, mais c\u2019est au cours de ses \u00e9tudes de m\u00e9decine qu\u2019il consid\u00e8re scientifiquement son dilemme interne et qu\u2019il en d\u00e9couvre l\u2019universalit\u00e9: \u00abJour apr\u00e8s jour, \u00e0 la fois par le c\u00f4t\u00e9 moral et le c\u00f4t\u00e9 intellectuel de mon esprit, je m\u2019acheminais r\u00e9guli\u00e8rement vers cette v\u00e9rit\u00e9 dont la d\u00e9couverte partielle devait me condamner \u00e0 un si terrible naufrage. L\u2019homme, en arrivais-je \u00e0 conclure, n\u2019est pas un \u00eatre unique, mais un \u00eatre double.<span id='easy-footnote-16-10317' class='easy-footnote-margin-adjust'><\/span><span class='easy-footnote'><a href='https:\/\/www.bibliomanie.it\/?p=10317#easy-footnote-bottom-16-10317' title='Stevenson, &lt;em&gt;L\u2019\u00c9trange cas&lt;\/em&gt;\u2026, cit., p. 106.'><sup>16<\/sup><\/a><\/span>\u00bb Le trouble Moreau se d\u00e9finit aussi comme un scientifique, plus sp\u00e9cifiquement un biologiste, et tient \u00e0 donner des gages d\u2019honorabilit\u00e9 au visiteur de son \u00eele: \u00abJe suis un homme religieux, Prendick, comme tout homme sain doit l\u2019\u00eatre. Il se peut que je me figure \u00eatre un peu mieux renseign\u00e9 que vous sur les m\u00e9thodes du Cr\u00e9ateur de ce monde \u2013 car j\u2019ai cherch\u00e9 ses lois \u00e0 <em>ma<\/em> fa\u00e7on, toute ma vie.<span id='easy-footnote-17-10317' class='easy-footnote-margin-adjust'><\/span><span class='easy-footnote'><a href='https:\/\/www.bibliomanie.it\/?p=10317#easy-footnote-bottom-17-10317' title='Wells, &lt;em&gt;L\u2019\u00cele\u2026&lt;\/em&gt;, cit., p. 423, l\u2019auteur souligne.'><sup>17<\/sup><\/a><\/span>\u00bb Les romanciers insistent tous sur la volont\u00e9 de leurs personnages de percer les secrets de la nature et par suite de ma\u00eetriser ses lois. Le savoir scientifique est directement corr\u00e9l\u00e9 \u00e0 l\u2019agir, il conf\u00e8re un pouvoir sur les choses. Si le degr\u00e9 de pouvoir est proportionnel \u00e0 celui du savoir, qu\u2019adviendrait-il si les scientifiques atteignent une forme de connaissance ultime? Les personnages de docteurs z\u00e9l\u00e9s illustrent le danger qu\u2019il y aurait \u00e0 saisir la v\u00e9rit\u00e9 absolue et \u00e0 en user.<br>\nCes romans questionnent la conception moderne d\u2019une science visant \u00e0 \u00abnous rendre comme ma\u00eetres et possesseurs de la nature\u00bb, pour reprendre le programme \u00e9dict\u00e9 par Descartes dans son <em>Discours de la m\u00e9thode<\/em>. Cette ma\u00eetrise serait devenue accessible gr\u00e2ce aux bouleversements qui ont marqu\u00e9 la premi\u00e8re r\u00e9volution scientifique, d\u00e8s le XVIe si\u00e8cle, comme l\u2019abstraction math\u00e9matique du monde, les lois de la physique, ou encore l\u2019exp\u00e9rimentation. Ce dernier ressort a \u00e9t\u00e9 minutieusement d\u00e9crit et d\u00e9construit par les historiens Steven Shapin et Simon Schaffer dans <em>L\u00e9viathan et la pompe \u00e0 air, Hobbes et Boyle entre science et politique<\/em>. Le physicien Robert Boyle (1627 \u2013 1691) et ses coll\u00e8gues de la Royal Society s\u2019attachent vers le milieu du XVIIe si\u00e8cle, avec succ\u00e8s, \u00e0 assoir une pratique scientifique fond\u00e9e sur l\u2019exp\u00e9rimentation, consid\u00e9r\u00e9e comme comme seule approche valable pour \u00e9tablir les faits qui seraient pr\u00e9sents dans la nature. Pour les deux historiens, <br><br>\n<span class=\"quote\">\n\u00abl\u2019homme \u00e9chafaude des th\u00e9ories et des interpr\u00e9tations et il peut, par cons\u00e9quent, les d\u00e9molir. Mais les faits sont consid\u00e9r\u00e9s comme de v\u00e9ritables \u2018reflets de nature\u2019. [\u2026] Montrer le r\u00f4le de l\u2019intervention humaine dans l\u2019\u00e9laboration d\u2019une connaissance, c\u2019est montrer que celle-ci pourrait \u00eatre diff\u00e9rente. Transf\u00e9rer les responsabilit\u00e9s \u00e0 la r\u00e9alit\u00e9 naturelle, c\u2019est \u00e9noncer les bases du consensus universel et d\u00e9finitif.<span id='easy-footnote-18-10317' class='easy-footnote-margin-adjust'><\/span><span class='easy-footnote'><a href='https:\/\/www.bibliomanie.it\/?p=10317#easy-footnote-bottom-18-10317' title='Schaffer, Simon et Shapin , Steven &lt;em&gt;L\u00e9viathan et la pompe \u00e0 air, Hobbes et Boyle entre science et politique&lt;\/em&gt;, Paris, La D\u00e9couverte, 1993, p. 30.'><sup>18<\/sup><\/a><\/span>\u00bb\n<\/span>\n<br><br>\nLes auteurs d\u00e9montrent que le fait, bien que construit socialement, est pr\u00e9sent\u00e9 comme naturel par les savants qui, \u00e0 partir du XVIIe si\u00e8cle, l\u2019ont constitu\u00e9 en objet de la connaissance scientifique. Ce ph\u00e9nom\u00e8ne a renforc\u00e9 deux fondements de la science moderne qui nous int\u00e9ressent plus directement ici. D\u2019une part, la science se trouve \u00abnaturalis\u00e9e\u00bb, processus qui invisibilise les conventions sociales qui la situent et la motivent. D\u2019autre part, elle implique le postulat d\u2019une s\u00e9paration entre les affaires humaines et celles de la nature, entre la chose politique, sociale, culturelle, <em>etc<\/em>., et la chose scientifique. Le laboratoire, ce lieu o\u00f9 la nature est reproduite, isol\u00e9e, \u00e9tudi\u00e9e, lieu par principe d\u00e9tach\u00e9 de l\u2019agora, symbolise cette id\u00e9e d\u2019une science pure, garante de la connaissance et de l\u2019organisation sociale qui l\u2019int\u00e8gre.<br>\nLa science con\u00e7ue comme pure permettrait d\u2019acc\u00e9der \u00e0 la v\u00e9rit\u00e9, ou au moins de s\u2019en approcher. Or les monstres scientifiques d\u00e9rangent ce postulat. Le r\u00e9gime de savoirs n\u2019y est pas remis en question, au contraire: la science y triomphe, mais ce triomphe m\u00eame suscite des craintes. La \u00abcause finale\u00bb<span id='easy-footnote-19-10317' class='easy-footnote-margin-adjust'><\/span><span class='easy-footnote'><a href='https:\/\/www.bibliomanie.it\/?p=10317#easy-footnote-bottom-19-10317' title='Shelley, &lt;em&gt;Frankenstein&lt;\/em&gt;, cit., p. 59.'><sup>19<\/sup><\/a><\/span> identifi\u00e9e puis actionn\u00e9e par Frankenstein, <em>via<\/em> l\u2019\u00eatre qu\u2019il a compos\u00e9, emporte la vie de tous ses proches avant de d\u00e9truire la sienne. Jekyll se donne la mort, rong\u00e9 par son insurmontable conflit, Moreau est assassin\u00e9 par ses cr\u00e9atures. Frankenstein et ses confr\u00e8res ne se sont pas totalement d\u00e9faits de l\u2019alchimie, au contraire. Ces r\u00e9cits invitent \u00e0 la prudence et vaccinent contre l\u2019<em>hubris<\/em>. Ils jouent un r\u00f4le <em>d\u00e9mystificateur<\/em> en mettant \u00e0 profit les ingr\u00e9dients m\u00eames du mythe, consid\u00e9r\u00e9 ici au sens de r\u00e9cit all\u00e9gorique. Frankenstein, Jekyll, Moreau, pr\u00e9sentent <em>a priori<\/em> le visage respectable de la science et de l\u2019ordre qu\u2019elle soutient. Mais leurs cr\u00e9atures, cort\u00e8ge carnavalesque, rendent visible ce que cet ordre honnit et bannit, mais produit. Les monstres sont des agents de d\u00e9sordre. N\u00e9s dans l\u2019atmosph\u00e8re pr\u00e9serv\u00e9e des laboratoires, ils s\u2019en \u00e9chappent et s\u00e8ment le mal dans l\u2019espace public: ils opposent un d\u00e9menti \u00e0 la croyance en une science par nature respectable et b\u00e9n\u00e9fique.<br>\nTous ces monstres ont un trait en commun: ils provoquent un profond malaise chez qui les observe. Frankenstein d\u00e9crit ce sentiment \u00e0 plusieurs reprises: \u00abincapable de supporter la vue de l\u2019\u00eatre que j\u2019avais cr\u00e9\u00e9, je me pr\u00e9cipitai hors de la pi\u00e8ce\u00bb<span id='easy-footnote-20-10317' class='easy-footnote-margin-adjust'><\/span><span class='easy-footnote'><a href='https:\/\/www.bibliomanie.it\/?p=10317#easy-footnote-bottom-20-10317' title='&lt;em&gt;Ivi&lt;\/em&gt;, p. 83.'><sup>20<\/sup><\/a><\/span>, \u00abla cr\u00e9ature \u2013 vision horrible et abhorr\u00e9e \u2013 avan\u00e7ait\u00bb<span id='easy-footnote-21-10317' class='easy-footnote-margin-adjust'><\/span><span class='easy-footnote'><a href='https:\/\/www.bibliomanie.it\/?p=10317#easy-footnote-bottom-21-10317' title='&lt;em&gt;Ivi&lt;\/em&gt;, p. 140.'><sup>21<\/sup><\/a><\/span>, <em>etc<\/em>. Prendick, h\u00f4te malgr\u00e9 lui du Dr Moreau, partage cette r\u00e9pulsion \u00e0 la vue des habitants de l\u2019\u00eele: \u00abil y avait sur ces visages quelque chose d\u2019ind\u00e9finissable qui me procurait une singuli\u00e8re naus\u00e9e\u00bb<span id='easy-footnote-22-10317' class='easy-footnote-margin-adjust'><\/span><span class='easy-footnote'><a href='https:\/\/www.bibliomanie.it\/?p=10317#easy-footnote-bottom-22-10317' title='Wells, &lt;em&gt;L\u2019\u00cele\u2026&lt;\/em&gt;, cit., p. 364.'><sup>22<\/sup><\/a><\/span>; Mr Hyde inspire une \u00abobs\u00e9dante impression de monstruosit\u00e9 inexprimable\u00bb<span id='easy-footnote-23-10317' class='easy-footnote-margin-adjust'><\/span><span class='easy-footnote'><a href='https:\/\/www.bibliomanie.it\/?p=10317#easy-footnote-bottom-23-10317' title='Stevenson, &lt;em&gt;L\u2019\u00c9trange cas\u2026&lt;\/em&gt;, p. 48. '><sup>23<\/sup><\/a><\/span>. Certes, on mettra ce rejet sur le compte de l\u2019in\u00e9vitable obsc\u00e9nit\u00e9 des monstres: ils sont con\u00e7us par les romanciers pour effrayer les lecteurs. Mais l\u2019insistance sur l\u2019innommable, sur l\u2019insoutenabilit\u00e9 de leur observation, interpelle.<br>\nCe que les personnages ne sauraient voir, mais que les auteurs se plaisent \u00e0 montrer aux lecteurs, c\u2019est la laide v\u00e9rit\u00e9 que les corps des monstres r\u00e9v\u00e8lent, c\u2019est-\u00e0-dire le retour du refoul\u00e9, ou l\u2019in\u00e9vitable impuret\u00e9 de la science. Dans ces r\u00e9cits, la s\u00e9paration entre les affaires de la nature et celles de l\u2019humanit\u00e9 vole en \u00e9clat: ce lien cach\u00e9 fait l\u2019objet m\u00eame des narrations, il est incarn\u00e9 par les cr\u00e9atures. Les man\u0153uvres sur la nature ont des cons\u00e9quences directes (et ici n\u00e9fastes) sur le fait social, la jonction \u00e0 la racine entre le laboratoire et la place publique devient manifeste. Frankenstein unit le mort et le vivant, Moreau l\u2019humain et l\u2019animal, \u00abJekyll, l\u2019hybride, tant\u00f4t avec les plus grandes appr\u00e9hensions, tant\u00f4t avec une avidit\u00e9 singuli\u00e8re, projetait et partageait tous les plaisirs et toutes les aventures de Hyde. Hyde, au contraire, ne s\u2019int\u00e9ressait pas \u00e0 Jekyll\u00bb<span id='easy-footnote-24-10317' class='easy-footnote-margin-adjust'><\/span><span class='easy-footnote'><a href='https:\/\/www.bibliomanie.it\/?p=10317#easy-footnote-bottom-24-10317' title='&lt;em&gt;Ivi&lt;\/em&gt;, p. 120.'><sup>24<\/sup><\/a><\/span>: les docteurs sont aux prises avec l\u2019<em>hybridit\u00e9<\/em>, concept cher au sociologue des sciences Bruno Latour, qu\u2019il aborde dans son essai <em>Nous n\u2019avons jamais \u00e9t\u00e9 modernes<\/em>. Il y questionne la \u00abConstitution moderne\u00bb<span id='easy-footnote-25-10317' class='easy-footnote-margin-adjust'><\/span><span class='easy-footnote'><a href='https:\/\/www.bibliomanie.it\/?p=10317#easy-footnote-bottom-25-10317' title='Latour, Bruno, &lt;em&gt;Nous n\u2019avons jamais \u00e9t\u00e9 modernes, essai d\u2019anthropologie sym\u00e9trique&lt;\/em&gt;, Paris, La D\u00e9couverte, 1997 [1991], p. 46.'><sup>25<\/sup><\/a><\/span>, fond\u00e9e sur la division entre \u00abla repr\u00e9sentation des choses par l\u2019interm\u00e9diaire du laboratoire\u00bb et \u00abla repr\u00e9sentation des citoyens par l\u2019interm\u00e9diaire du contrat social\u00bb<span id='easy-footnote-26-10317' class='easy-footnote-margin-adjust'><\/span><span class='easy-footnote'><a href='https:\/\/www.bibliomanie.it\/?p=10317#easy-footnote-bottom-26-10317' title='&lt;em&gt;Ivi&lt;\/em&gt;, p. 43.'><sup>26<\/sup><\/a><\/span>, entre la nature et la soci\u00e9t\u00e9. Le travail critique des sciences humaines, et particuli\u00e8rement des <em>science studies<\/em>, men\u00e9 dans le dernier tiers du XXe si\u00e8cle, a contribu\u00e9 \u00e0 remettre en question la conception d\u2019une science transcendante, pour la ramener dans la sph\u00e8re du social et parmi ses enjeux. Mais les monstres scientifiques nous invitaient d\u00e9j\u00e0 \u00e0 faire ce constat. \u00c0 travers ces figures all\u00e9goriques, les romanciers pointent ce que l\u2019institution scientifique a de mythique, tant par sa facult\u00e9 d\u2019ordonner le social que par sa dimension fabulatrice. Le discours de la science se confronte ici \u00e0 son Mr Hyde, <em>muthos<\/em> d\u00e9brid\u00e9, double fantasmagorique assoiff\u00e9 de plaisir, le monstrueux plaisir de la fiction, qui n\u2019est pas exempt de sa part de v\u00e9rit\u00e9.<br><br>\n\n\n       <b>2. Proph\u00e9tie moderne: la production de l\u2019eschatologie scientifique<\/b><br>\n\nLes \u0153uvres jusqu\u2019ici \u00e9voqu\u00e9es rel\u00e8vent de la proto-science-fiction, en mettant en r\u00e9cit la science et en explorant des th\u00e8mes qui seront ensuite plus syst\u00e9matiquement trait\u00e9s dans les productions du genre, qu\u2019on se gardera de consid\u00e9rer comme n\u00e9cessairement scientistes. Le terme \u00abscience-fiction\u00bb se diffuse \u00e0 partir de la fin des ann\u00e9es 1920 aux \u00c9tats-Unis, sous l\u2019impulsion d\u2019Hugo Gernsback, \u00e9diteur des revues <em>Amazing Stories<\/em> (1926) puis <em>Science Wonder Stories<\/em> (1929). Un appareil \u00e9ditorial, revues puis livres, se d\u00e9veloppe. Dans le premier num\u00e9ro de <em>Science Wonder Stories<\/em>, Gernsback explique dans quel esprit il a forg\u00e9 l\u2019expression amen\u00e9e \u00e0 s\u2019imposer:<br><br> \n<span class=\"quote\">\n\u00ab<em>The man in the street no longer recognizes in science the word impossible; \u2018What man wills, man can do,\u2019 is his belief. Interplanetarian trips, space flyers, talking to Mars, transplanting heads of humans, death-rays, gravitiy-nullifers, transmutation of elements\u2013why not? If not today, well, then, tomorrow. Are they surprises? Not to him; the modern man expects them.<\/em><span id='easy-footnote-27-10317' class='easy-footnote-margin-adjust'><\/span><span class='easy-footnote'><a href='https:\/\/www.bibliomanie.it\/?p=10317#easy-footnote-bottom-27-10317' title='Gernsback, Hugo, &lt;em&gt;Science Wonder Stories&lt;\/em&gt; (\u00e9ditorial), &lt;em&gt;Science Wonder Stories&lt;\/em&gt;, New York, Vol. 1, N\u00b01, juin 1929, p. 5. Traduction personnelle: \u00abL\u2019homme de la rue ne voit plus dans la science le mot impossible; \u2018Ce que l\u2019homme veut, l\u2019homme peut le faire\u2019, tel est son &lt;em&gt;credo&lt;\/em&gt;. Les voyages interplan\u00e9taires, les vaisseaux spatiaux, parler avec Mars, transplanter les t\u00eates des humains, les rayons de la mort, les annulateurs de gravit\u00e9, la transmutation des \u00e9l\u00e9ments \u2013 pourquoi pas? Sinon aujourd\u2019hui, alors, demain. Sont-ce des surprises? Pas pour lui; l\u2019homme moderne les attend.\u00bb'><sup>27<\/sup><\/a><\/span>\u00bb\n<\/span>\n<br><br>\nPorteur d\u2019une vision \u00e0 la fois scientiste et populaire, Gernsback estime que le genre qu\u2019il promeut a pour objet d\u2019explorer les possibles de la science, en les projetant dans le futur. Bien des publications qui en rel\u00e8vent sont loin de satisfaire \u00e0 ses d\u00e9sirs, mais il a largement contribu\u00e9 \u00e0 diffuser l\u2019appellation, et avec elle \u00e0 nourrir l\u2019id\u00e9e implicite que le futur devrait \u00eatre boulevers\u00e9 par les avanc\u00e9es de la science. Nombre d\u2019\u0153uvres de science-fiction (mais non toutes) rel\u00e8vent de l\u2019anticipation, c\u2019est-\u00e0-dire de la mise en r\u00e9cit du futur. Un autre aspect de la \u00abmythification\u00bb scientifique par la science-fiction r\u00e9side dans l\u2019articulation entre science et futur. Certaines \u0153uvres assument une dimension proph\u00e9tique et remplissent l\u2019une des fonctions du mythe qui est, outre d\u2019expliquer l\u2019origine du monde et son fonctionnement, d\u2019\u00e9clairer sur les fins derni\u00e8res.<br>\nLe cycle de <em>Fondation<\/em>, d\u2019Isaac Asimov, offre un mat\u00e9riau id\u00e9al pour aborder cette dimension, parce qu\u2019il est consid\u00e9r\u00e9 comme l\u2019un des grands classiques de l\u2019\u00ab\u00c2ge d\u2019or\u00bb du genre (ann\u00e9es 1940), et parce qu\u2019il propose une mise en mythe exemplaire de la science. Dans un futur lointain, l\u2019humanit\u00e9 s\u2019est r\u00e9pandue dans tout l\u2019espace connu et est administr\u00e9e par un Empire unifi\u00e9. Hari Seldon, g\u00e9nial math\u00e9maticien, a cr\u00e9\u00e9 une discipline, la \u00abpsychohistoire\u00bb, \u00abbranche des math\u00e9matiques qui traite des r\u00e9actions des ensembles humains en face de ph\u00e9nom\u00e8nes sociaux et \u00e9conomiques constants\u00bb<span id='easy-footnote-28-10317' class='easy-footnote-margin-adjust'><\/span><span class='easy-footnote'><a href='https:\/\/www.bibliomanie.it\/?p=10317#easy-footnote-bottom-28-10317' title='Asimov, Isaac, &lt;em&gt;Fondation&lt;\/em&gt;, Paris, France Loisirs, 1984 [1957], p. 21.'><sup>28<\/sup><\/a><\/span>: elle lui permet de pr\u00e9voir l\u2019avenir. Or ses calculs lui apprennent que l\u2019Empire est condamn\u00e9 et qu\u2019une p\u00e9riode de barbarie longue de trente mille ans succ\u00e8dera \u00e0 sa chute. Il con\u00e7oit alors un plan, le \u00abPlan Seldon\u00bb, dont l\u2019application permettra de r\u00e9duire cette p\u00e9riode \u00e0 mille ann\u00e9es. Il cr\u00e9e \u00e9galement une Fondation, \u00abcolonie scientifique\u00bb<span id='easy-footnote-29-10317' class='easy-footnote-margin-adjust'><\/span><span class='easy-footnote'><a href='https:\/\/www.bibliomanie.it\/?p=10317#easy-footnote-bottom-29-10317' title='&lt;em&gt;Ivi&lt;\/em&gt;, p. 44.'><sup>29<\/sup><\/a><\/span> qui \u0153uvrera au bon d\u00e9roulement du plan. L\u2019effondrement de l\u2019Empire a bien lieu, qui se traduit par un recul du savoir comme de la pratique scientifiques: \u00abDes syst\u00e8mes entiers perdent le secret de l\u2019\u00e9nergie nucl\u00e9aire et reviennent \u00e0 des applications de la chimie la plus \u00e9l\u00e9mentaires\u00bb<span id='easy-footnote-30-10317' class='easy-footnote-margin-adjust'><\/span><span class='easy-footnote'><a href='https:\/\/www.bibliomanie.it\/?p=10317#easy-footnote-bottom-30-10317' title='&lt;em&gt;Ivi&lt;\/em&gt;, p. 64.'><sup>30<\/sup><\/a><\/span>; \u00abUne civilisation en pleine d\u00e9composition. Le secret de l\u2019\u00e9nergie atomique perdu. Une science qui d\u00e9g\u00e9n\u00e9rait en mythologie, voil\u00e0 o\u00f9 on en \u00e9tait quand la Fondation \u00e9tait intervenue\u00bb<span id='easy-footnote-31-10317' class='easy-footnote-margin-adjust'><\/span><span class='easy-footnote'><a href='https:\/\/www.bibliomanie.it\/?p=10317#easy-footnote-bottom-31-10317' title='&lt;em&gt;Ivi&lt;\/em&gt;, p. 90-91.'><sup>31<\/sup><\/a><\/span>, appara\u00eet m\u00eame une \u00abreligion de la science\u00bb, subterfuge imagin\u00e9 par Seldon pour la faire accepter \u00e0 des peuples devenus ignares.<br>\n<em>Fondation<\/em> raconte la rel\u00e9gation de la v\u00e9rit\u00e9 vraie de la science au b\u00e9n\u00e9fice de la v\u00e9rit\u00e9 fausse du mythe. L\u2019auteur s\u2019appuie sur le syst\u00e8me de pens\u00e9e scientiste \u00e9voqu\u00e9 en introduction, qui est loin de se manifester dans la seule science-fiction. Marcel D\u00e9tienne, dans <em>L\u2019Invention de la mythologie<\/em>, a d\u00e9taill\u00e9 le processus de d\u00e9consid\u00e9ration du mythe par le discours scientifique. La science prendrait ainsi la rel\u00e8ve des religions, comme \u00able grand englobant, la pens\u00e9e des pens\u00e9es\u00bb<span id='easy-footnote-32-10317' class='easy-footnote-margin-adjust'><\/span><span class='easy-footnote'><a href='https:\/\/www.bibliomanie.it\/?p=10317#easy-footnote-bottom-32-10317' title='D\u00e9tienne, Marcel, &lt;em&gt;L\u2019Invention\u2026, &lt;\/em&gt;cit., p. 195.'><sup>32<\/sup><\/a><\/span>, l\u2019historien citant notamment le sociologue positiviste \u00c9mile Durkheim selon qui \u00abla pens\u00e9e scientifique n\u2019est qu\u2019une forme plus parfaite de la pens\u00e9e religieuse\u00bb<span id='easy-footnote-33-10317' class='easy-footnote-margin-adjust'><\/span><span class='easy-footnote'><a href='https:\/\/www.bibliomanie.it\/?p=10317#easy-footnote-bottom-33-10317' title='&lt;em&gt;Ivi&lt;\/em&gt;, p. 196.'><sup>33<\/sup><\/a><\/span>. Cette id\u00e9e d\u2019une v\u00e9rit\u00e9 progressivement r\u00e9v\u00e9l\u00e9e, par stades, jusqu\u2019\u00e0 celle, ultime, de la science, perdure au XXe si\u00e8cle. <em>La Construction sociale de la r\u00e9alit\u00e9<\/em>, \u0153uvre de r\u00e9f\u00e9rence de la pens\u00e9e sociologique, en offre la parfaite illustration. Selon ses coauteurs, \u00abla mythologie repr\u00e9sente la forme la plus archa\u00efque de la maintenance de l\u2019univers\u00bb<span id='easy-footnote-34-10317' class='easy-footnote-margin-adjust'><\/span><span class='easy-footnote'><a href='https:\/\/www.bibliomanie.it\/?p=10317#easy-footnote-bottom-34-10317' title='Berger, Peter et Luckman, Thomas, &lt;em&gt;La Construction sociale de la r\u00e9alit\u00e9&lt;\/em&gt;, Armand Colin, 2012, p. 186.'><sup>34<\/sup><\/a><\/span> (c\u2019est-\u00e0-dire la structure symbolique donnant sa coh\u00e9rence \u00e0 la soci\u00e9t\u00e9), et \u00abla pens\u00e9e th\u00e9ologique peut \u00eatre distingu\u00e9e de son pr\u00e9d\u00e9cesseur mythologique, simplement par son plus haut degr\u00e9 de syst\u00e9matisation th\u00e9orique. Les concepts th\u00e9ologiques s\u2019\u00e9loignent davantage du niveau na\u00eff\u00bb<span id='easy-footnote-35-10317' class='easy-footnote-margin-adjust'><\/span><span class='easy-footnote'><a href='https:\/\/www.bibliomanie.it\/?p=10317#easy-footnote-bottom-35-10317' title='&lt;em&gt;Ivi&lt;\/em&gt;, p. 188.'><sup>35<\/sup><\/a><\/span>, alors que l\u2019av\u00e8nement de la science parach\u00e8verait la s\u00e9paration entre le r\u00e9el (vrai) et le sacr\u00e9 (faux) et marquerait la fin de la \u00abna\u00efvet\u00e9\u00bb.<br>\nLa vision d\u2019une trajectoire progressive vers la v\u00e9rit\u00e9 est partag\u00e9e par de nombreux th\u00e9oricien de l\u2019histoire: mythe, puis religion (sorte de mythe sophistiqu\u00e9), et enfin science. La pertinence de cette trajectoire est certes discutable, par exemple au regard de la pens\u00e9e structuraliste de Claude L\u00e9vi-Strauss, d\u2019ailleurs largement \u00e9labor\u00e9e sur la base de l\u2019\u00e9tude des mythes<span id='easy-footnote-36-10317' class='easy-footnote-margin-adjust'><\/span><span class='easy-footnote'><a href='https:\/\/www.bibliomanie.it\/?p=10317#easy-footnote-bottom-36-10317' title='Voir plus particuli\u00e8rement son article \u00abLa structure des mythes\u00bb: \u00abPeut-\u00eatre d\u00e9couvrirons-nous un jour que la m\u00eame logique est \u00e0 l\u2019\u0153uvre dans la pens\u00e9e mythique et dans la pens\u00e9e scientifique, et que l\u2019homme a toujours pens\u00e9 aussi bien. Le progr\u00e8s \u2014 si tant est que le terme puisse alors s\u2019appliquer \u2014 n\u2019aurait pas eu la conscience pour th\u00e9\u00e2tre, mais le monde, o\u00f9 une humanit\u00e9 dou\u00e9e de facult\u00e9s constantes se serait trouv\u00e9e, au cours de sa longue histoire, continuellement aux prises avec de nouveaux objets\u00bb, in &lt;em&gt;Anthropologie structurale&lt;\/em&gt;, Paris, Plon, 1958, p. 255.'><sup>36<\/sup><\/a><\/span>. Quoi qu\u2019il en soit, elle se manifeste bien au-del\u00e0 des seules productions th\u00e9oriques, puisqu\u2019on la retrouve, narrativis\u00e9e, dans certaines \u0153uvres de science-fiction. Asimov s\u2019en fait le h\u00e9raut lorsqu\u2019il imagine le futur de l\u2019histoire (<em>Fondation<\/em>) et de la pens\u00e9e de l\u2019histoire (la \u00abpsychohistoire\u00bb), mais il prolonge la sp\u00e9culation sur ces stades historiques. Le Plan Seldon ne pr\u00e9voit pas uniquement d\u2019abr\u00e9ger la p\u00e9riode de barbarie pour reconstituer l\u2019Empire et, avec lui, r\u00e9tablir la science: le math\u00e9maticien ambitionne de faire entrer l\u2019humanit\u00e9 dans une nouvelle \u00e8re. \u00abL\u2019essence m\u00eame du Plan Seldon \u00e9tait de cr\u00e9er un monde meilleur que celui de l\u2019Empire Galactique\u00bb, monde \u00abcon\u00e7u pour amener la science et le savoir de l\u2019homme \u00e0 de nouveaux sommets\u00bb<span id='easy-footnote-37-10317' class='easy-footnote-margin-adjust'><\/span><span class='easy-footnote'><a href='https:\/\/www.bibliomanie.it\/?p=10317#easy-footnote-bottom-37-10317' title='Asimov, Isaac, &lt;em&gt;Fondation et empire&lt;\/em&gt;, in &lt;em&gt;Le Cycle de Fondation&lt;\/em&gt;, Paris, Omnibus, 1999, p. 79.'><sup>37<\/sup><\/a><\/span> explique un personnage. Le lecteur apprend \u00e0 la fin de la trilogie qu\u2019\u00abun Empire Galactique sera instaur\u00e9, dans lequel l\u2019Humanit\u00e9 sera pr\u00eate pour l\u2019av\u00e8nement de la science mentale\u00bb<span id='easy-footnote-38-10317' class='easy-footnote-margin-adjust'><\/span><span class='easy-footnote'><a href='https:\/\/www.bibliomanie.it\/?p=10317#easy-footnote-bottom-38-10317' title='Asimov, Isaac, &lt;em&gt;Seconde Fondation&lt;\/em&gt;, in &lt;em&gt;Le Cycle\u2026&lt;\/em&gt;, cit., p. 285.'><sup>38<\/sup><\/a><\/span>. Cette science \u00e0 venir n\u2019est pas expliqu\u00e9e dans l\u2019\u0153uvre, mais on comprend qu\u2019elle permettra aux humains de s\u2019\u00e9panouir et de s\u2019accomplir pleinement.<br>\nLes nouvelles composant le premier tome de <em>Fondation<\/em> ont initialement \u00e9t\u00e9 publi\u00e9es entre 1942 et 1944<span id='easy-footnote-39-10317' class='easy-footnote-margin-adjust'><\/span><span class='easy-footnote'><a href='https:\/\/www.bibliomanie.it\/?p=10317#easy-footnote-bottom-39-10317' title='Dans &lt;em&gt;Astounding Science Fiction&lt;\/em&gt;. Les nouvelles composant les deuxi\u00e8me et troisi\u00e8me romans ont \u00e9t\u00e9 publi\u00e9es entre 1945 et 1950.'><sup>39<\/sup><\/a><\/span>. Leur mise en avant de l\u2019atome et des math\u00e9matiques r\u00e9sonne de fa\u00e7on frappante avec le d\u00e9veloppement concomitant du Projet Manhattan, associant des scientifiques de plusieurs disciplines dans le but de tirer parti militairement des possibilit\u00e9s esquiss\u00e9es par la d\u00e9couverte de la fission atomique, en 1938. Initi\u00e9 en 1942 et aboutissant aux bombardements sur Hiroshima et Nagasaki en ao\u00fbt 1945, le Projet Manhattan marque l\u2019entr\u00e9e dans l\u2019\u00e2ge atomique, porteur d\u2019autant d\u2019espoirs (\u00e9nergie illimit\u00e9e) que de craintes (destruction de l\u2019humanit\u00e9). Il contribue \u00e9galement \u00e0 l\u2019av\u00e8nement de ce qu\u2019acteurs puis historiens de la science ont r\u00e9trospectivement baptis\u00e9 <em>big science<\/em>: la mobilisation, sous l\u2019\u00e9gide de puissances \u00e9tatiques, de moyens financiers massifs (essentiellement sur fonds militaires) et de nombreuses ressources scientifiques, autour de projets d\u2019ampleur. La <em>big science<\/em> se caract\u00e9rise par une mont\u00e9e en puissance des ambitions de la science et de ses applications, et par leur association \u00e0 des strat\u00e9gies politiques, voire \u00e0 des conceptions civilisationnelles, si on la replace dans le cadre du conflit id\u00e9ologique de la guerre froide.<br>\nQuel pourrait \u00eatre le stade sup\u00e9rieur de la v\u00e9rit\u00e9, s\u2019il n\u2019y a pas de v\u00e9rit\u00e9 en dehors de la science? Quelle serait l\u2019apog\u00e9e du mouvement historique menant \u00e0 la pure v\u00e9rit\u00e9? Avec l\u2019\u00e9pop\u00e9e du Plan Seldon, Asimov envisage non pas une alternative \u00e0 la science, mais une science absolument scientifique, une ultra-science. L\u2019eschatologie chr\u00e9tienne \u00e9voque une fin des temps marqu\u00e9e par l\u2019av\u00e8nement du Royaume et la jonction entre humain et divin. Il en va de m\u00eame pour Asimov, mais au prisme de la science: l\u2019humanit\u00e9 vivra, enfin et pour de bon, scientifiquement. La science-fiction fourmille de r\u00e9cits eschatologiques, et depuis 1945 nombreux sont ceux qui figurent la destruction quasi totale de la civilisation par la puissance atomique. On parle alors de romans \u00abpost-apocalyptiques\u00bb, dont les propos rappellent ceux de <em>Frankenstein<\/em>: un avertissement sur les dangers des avanc\u00e9es scientifiques. Asimov pr\u00e9f\u00e8re \u00e0 ces sc\u00e9narios catastrophistes une vision positive, dans laquelle l\u2019atome est pr\u00e9sent\u00e9 comme condition de progr\u00e8s.<br>\nAux c\u00f4t\u00e9s de l\u2019atome, la \u00abconqu\u00eate spatiale\u00bb est un autre domaine embl\u00e9matique de la <em>big science<\/em> et de ses promesses. La science-fiction en a fait l\u2019une de ses th\u00e9matiques centrales bien avant que l\u2019on n\u2019envoie des satellites dans l\u2019espace, et sans doute a-t-elle largement motiv\u00e9 le grand r\u00eave spatial et sa concr\u00e9tisation. En raison de sa trame narrative comme du contexte historique de sa cr\u00e9ation, il est essentiel d\u2019\u00e9voquer ici <em>2001, l\u2019odyss\u00e9e de l\u2019espace<\/em>. Nous nous appuierons sur le roman d\u2019Arthur C. Clarke, issu de la collaboration sc\u00e9naristique avec Stanley Kubrick dans le cadre du film \u00e9ponyme. Tous sont deux sortis en 1968, un an avant les premiers pas humains sur la Lune. <em>2001<\/em> compte parmi les relativement rares eschatologies scientifiques positives. Shelley invoquait Prom\u00e9th\u00e9e, Clarke choisit les p\u00e9r\u00e9grinations d\u2019Ulysse pour patronner sa m\u00e9ditation sur le devenir humain. Dans les temps pr\u00e9historiques, en Afrique, un groupe d\u2019hommes-singes d\u00e9couvre un monolithe venu du ciel: il leur transmet l\u2019ing\u00e9niosit\u00e9 et l\u2019habilet\u00e9 par l\u2019interm\u00e9diaire d\u2019\u00abordres silencieux\u00bb<span id='easy-footnote-40-10317' class='easy-footnote-margin-adjust'><\/span><span class='easy-footnote'><a href='https:\/\/www.bibliomanie.it\/?p=10317#easy-footnote-bottom-40-10317' title='Clarke, Arthur C., &lt;em&gt;2001, l\u2019Odyss\u00e9e de l\u2019espace&lt;\/em&gt;, Paris, J\u2019ai lu, 1974 [1968], p. 21.'><sup>40<\/sup><\/a><\/span>. D\u00e9bute alors \u00abun processus cumulatif qui allait s\u2019acc\u00e9l\u00e9rant avec, \u00e0 son terme, l\u2019homme\u00bb<span id='easy-footnote-41-10317' class='easy-footnote-margin-adjust'><\/span><span class='easy-footnote'><a href='https:\/\/www.bibliomanie.it\/?p=10317#easy-footnote-bottom-41-10317' title='&lt;em&gt;Ivi&lt;\/em&gt;, p. 43.'><sup>41<\/sup><\/a><\/span>. Des mill\u00e9naires plus tard, on trouve un nouveau monolithe sur la Lune: son exhumation active un signal menant \u00e0 Saturne. L\u2019astronaute David Bowman s\u2019y rend. Arriv\u00e9e \u00e0 destination, sa capsule spatiale est happ\u00e9e par une \u00abporte des \u00e9toiles\u00bb. Bowman comprend alors que les monolithes ont \u00e9t\u00e9 install\u00e9s en des temps imm\u00e9moriaux par des \u00eatres \u00e0 l\u2019intelligence sup\u00e9rieure, devenus depuis des entit\u00e9s d\u2019\u00ab\u00e9nergie pure\u00bb<span id='easy-footnote-42-10317' class='easy-footnote-margin-adjust'><\/span><span class='easy-footnote'><a href='https:\/\/www.bibliomanie.it\/?p=10317#easy-footnote-bottom-42-10317' title='&lt;em&gt;Ivi&lt;\/em&gt;, p. 260.'><sup>42<\/sup><\/a><\/span>, et face aux cr\u00e9ations desquelles \u00abtoute la science, toute la puissance de la Terre semblait vaine et primitive\u00bb<span id='easy-footnote-43-10317' class='easy-footnote-margin-adjust'><\/span><span class='easy-footnote'><a href='https:\/\/www.bibliomanie.it\/?p=10317#easy-footnote-bottom-43-10317' title='&lt;em&gt;Ivi&lt;\/em&gt;, p. 281-282.'><sup>43<\/sup><\/a><\/span>. Accueilli par ces entit\u00e9s, Bowman est transfigur\u00e9 en un enfant aux pouvoirs faramineux, repr\u00e9sentant d\u2019une nouvelle humanit\u00e9. Il revient \u00e0 son berceau, la Terre, dont il s\u2019appr\u00eate \u00e0 se faire ma\u00eetre. Alors, \u00abl\u2019Histoire telle que les hommes l\u2019avaient connue approchait de son terme\u00bb<span id='easy-footnote-44-10317' class='easy-footnote-margin-adjust'><\/span><span class='easy-footnote'><a href='https:\/\/www.bibliomanie.it\/?p=10317#easy-footnote-bottom-44-10317' title='&lt;em&gt;Ivi&lt;\/em&gt;, p. 310.'><sup>44<\/sup><\/a><\/span> \u00e9crit Clarke dans le chapitre conclusif du roman, laissant augurer d\u2019un nouvel \u00e2ge. \u00c0 l\u2019instar d\u2019Asimov, Clarke imagine une humanit\u00e9 amen\u00e9e \u00e0 s\u2019\u00e9panouir scientifiquement, cette fois en profitant d\u2019un savoir extraterrestre plus avanc\u00e9, sinon absolu. Mais le contact avec cette intelligence sup\u00e9rieure est tout de m\u00eame permis par la science humaine. Il fallait accomplir l\u2019aventure spatiale, parvenir sur la Lune et s\u2019y installer pour d\u00e9couvrir le second monolithe, et ainsi signaler aux extraterrestres que les Terriens avaient atteint un niveau de d\u00e9veloppement scientifique suffisant pour acc\u00e9der \u00e0 une nouvelle dimension de la v\u00e9rit\u00e9.<br>\nDans sa r\u00e9flexion sur les liens entre histoire et litt\u00e9rature, l\u2019historien Michel de Certeau note qu\u2019\u00abil y a, du mythe au roman, une reproduction des m\u00eames structures et des m\u00eames fonctions, malgr\u00e9 la discontinuit\u00e9 marqu\u00e9e par la transformation de la sc\u00e8ne cosmologique en sc\u00e8ne psychologique\u00bb<span id='easy-footnote-45-10317' class='easy-footnote-margin-adjust'><\/span><span class='easy-footnote'><a href='https:\/\/www.bibliomanie.it\/?p=10317#easy-footnote-bottom-45-10317' title='De Certeau, Michel, &lt;em&gt;Histoire et psychanalyse entre science et fiction&lt;\/em&gt;, Paris, Gallimard, 2016 [1987], p. 134. De Certeau fait ici r\u00e9f\u00e9rence aux travaux de Georges Dum\u00e9zil.'><sup>45<\/sup><\/a><\/span>. Le constat s\u2019applique peut-\u00eatre \u00e0 la litt\u00e9rature r\u00e9aliste, mais pas \u00e0 la science-fiction, dont on voit que certains auteurs n&#8217;ont pas renonc\u00e9 aux narrations \u00e0 dimensions cosmiques: Clarke et Asimov, entre autres, en font le motif de leurs romans. <em>2001<\/em>, particuli\u00e8rement, est une pure cosmogonie, r\u00e9cit des origines et des fins de l\u2019humanit\u00e9. Mais, fait essentiel, il ne se donne pas comme mythe, ainsi que le pr\u00e9cise Clarke dans la conclusion de son avant-propos: \u00abRappelez-vous bien qu\u2019il ne s\u2019agit que d\u2019une \u0153uvre de fiction. La v\u00e9rit\u00e9, comme d\u2019habitude, sera encore bien plus \u00e9trange\u00bb<span id='easy-footnote-46-10317' class='easy-footnote-margin-adjust'><\/span><span class='easy-footnote'><a href='https:\/\/www.bibliomanie.it\/?p=10317#easy-footnote-bottom-46-10317' title='Clarke, &lt;em&gt;2001&lt;\/em&gt;, cit., p. 6.'><sup>46<\/sup><\/a><\/span>.<br>\n<em>2001<\/em> prenant tous les atours du r\u00e9cit proph\u00e9tique, son auteur pr\u00e9f\u00e8re \u00e9viter les m\u00e9sinterpr\u00e9tations en pr\u00e9cisant que le texte ne rel\u00e8ve \u00abque\u00bb du domaine de la fiction et s\u2019inscrit dans le pacte fictionnel, sans chercher \u00e0 faire croire une \u00abv\u00e9rit\u00e9\u00bb au lecteur. D\u2019une mani\u00e8re g\u00e9n\u00e9rale, la fiction n\u2019investit pas le domaine de la v\u00e9rit\u00e9, mais celui du possible. L\u2019une des particularit\u00e9s de la fiction d\u2019anticipation, sinon la principale, est sa capacit\u00e9 \u00e0 explorer les possibles de l\u2019histoire \u00e0 venir. Dans le cas de <em>2001<\/em> comme dans celui de <em>Fondation<\/em>, les flirts avec le mythe sont autant de jeux ambigus entre la v\u00e9rit\u00e9 et les possibles. Il ne peut y avoir, scientifiquement parlant, de v\u00e9rit\u00e9 du futur: le futur \u00e9chappe \u00e0 l\u2019observation, il n\u2019est pas factuel. Mais il est racontable dans la fiction. Asimov, Clarke et d\u2019autres auteurs \u00e9crivent des v\u00e9rit\u00e9s possibles, ils esquissent ce que pourrait \u00eatre la v\u00e9rit\u00e9 scientifique de demain. En s\u2019aventurant dans des territoires futuristes ferm\u00e9s \u00e0 la connaissance scientifique mais propices \u00e0 la fiction, ils composent un corpus de cosmogonies adapt\u00e9es \u00e0 l\u2019\u00e2ge de la science auquel ils estiment appartenir. Avec ces deux \u0153uvres en particulier, les auteurs se font les chantres des promesses de la <em>big science<\/em> et contribuent \u00e0 sa mythification en lui \u00e9difiant des eschatologies heureuses. Les dieux ont peut-\u00eatre d\u00e9sert\u00e9 les cieux, mais ces derniers ne se sont pas vid\u00e9s des mythes.<br><br>\n\n\n       <b>3.  D\u00e9miurgie moderne: gen\u00e8ses technoscientifique<\/b><br>\n\nLes romans mentionn\u00e9s ici puisent dans les disciplines dominantes de la science de leur \u00e9poque pour construire leurs narrations: la physique de Frankenstein, la chimie de Jekyll, la biologie de Moreau, l\u2019atome des ann\u00e9es 1940 avec <em>Fondation<\/em>, ou encore l\u2019ing\u00e9nierie spatiale des ann\u00e9es 1960 avec <em>2001<\/em>. \u00c0 la fin du XXe si\u00e8cle, ce r\u00e9pertoire s\u2019enrichit d\u2019une th\u00e9matique qui rencontre un \u00e9cho important dans la science-fiction: l\u2019informatique, souvent <em>via<\/em> l\u2019\u00e9vocation d\u2019environnements virtuels ou de l\u2019Intelligence Artificielle (IA). Elle offre un nouveau terrain pour les sp\u00e9culations des auteurs du genre. Certains romans reproduisent les m\u00e9canismes de mythification mobilis\u00e9s par leurs pr\u00e9d\u00e9cesseurs, en les appliquant au domaine informatique. Dans cette veine, <em>La Cit\u00e9 des permutants<\/em> de Greg Egan (1994) rappelle les eschatologies scientistes d\u2019Asimov et de Clarke. Dans les ann\u00e9es 2050, les plus ais\u00e9s peuvent se permettre d\u2019\u00eatre num\u00e9ris\u00e9s pour vivre, s\u2019il s\u2019agit toujours de vivre, dans un environnement virtuel. Ces \u00abCopies\u00bb r\u00e9sultent de la \u00ab\u2018transition\u2019 entre humain en chair et en os et mod\u00e8le physiologiquement calcul\u00e9 par ordinateur\u00bb<span id='easy-footnote-47-10317' class='easy-footnote-margin-adjust'><\/span><span class='easy-footnote'><a href='https:\/\/www.bibliomanie.it\/?p=10317#easy-footnote-bottom-47-10317' title='Egan, Greg, &lt;em&gt;La Cit\u00e9 des permutants&lt;\/em&gt;, Paris, Livre de poche, 2000 [1996], p. 86.'><sup>47<\/sup><\/a><\/span>, aussi appel\u00e9e \u00abr\u00e9surrection virtuelle\u00bb<span id='easy-footnote-48-10317' class='easy-footnote-margin-adjust'><\/span><span class='easy-footnote'><a href='https:\/\/www.bibliomanie.it\/?p=10317#easy-footnote-bottom-48-10317' title='&lt;em&gt;Ivi&lt;\/em&gt;, p. 179.'><sup>48<\/sup><\/a><\/span>. Un informaticien hors pair parvient \u00e0 d\u00e9velopper un nouvel univers num\u00e9rique affranchi de tout support physique, dont les habitants deviendront <em>de facto<\/em> immortels. Ce \u00abparadis cybern\u00e9tique\u00bb<span id='easy-footnote-49-10317' class='easy-footnote-margin-adjust'><\/span><span class='easy-footnote'><a href='https:\/\/www.bibliomanie.it\/?p=10317#easy-footnote-bottom-49-10317' title='&lt;em&gt;Ivi&lt;\/em&gt;, p. 257.'><sup>49<\/sup><\/a><\/span>, baptis\u00e9 \u00abElysium\u00bb, voit le jour, avatar virtuel de la cit\u00e9 des dieux. Ici encore nous est narr\u00e9e l\u2019ascension de l\u2019humanit\u00e9 vers un stade sup\u00e9rieur et ultime, scientifiquement parlant \u00e0 tout le moins.<br>\n\u00c0 l\u2019inverse, le romancier Vernor Vinge s\u2019inscrit dans la lign\u00e9e de Shelley et imagine des super-intelligences informatiques engendr\u00e9es par la science humaine, s\u2019affranchissant de leurs cr\u00e9ateurs et s\u2019av\u00e9rant friandes de catastrophes, cette fois \u00e0 l\u2019\u00e9chelle cosmique. Ce sc\u00e9nario est d\u00e9velopp\u00e9 dans <em>Un Feu sur l\u2019ab\u00eeme<\/em> (1992). Dans un tr\u00e8s lointain futur, quelque part au fond de la galaxie, dans une zone baptis\u00e9e la \u00abTranscendance\u00bb, situ\u00e9e apr\u00e8s l\u2019\u00abEn-del\u00e0 sup\u00e9rieur\u00bb, \u00e9voluent les \u00abPuissances\u00bb, entit\u00e9s IA qui ont atteint une \u00abtrans-sapience\u00bb<span id='easy-footnote-50-10317' class='easy-footnote-margin-adjust'><\/span><span class='easy-footnote'><a href='https:\/\/www.bibliomanie.it\/?p=10317#easy-footnote-bottom-50-10317' title='Vinge, Vernor, &lt;em&gt;Un Feu sur l\u2019ab\u00eeme&lt;\/em&gt;, Paris, Robert Laffont, 1994, p. 91 sur 734 (format \u00e9lectronique).'><sup>50<\/sup><\/a><\/span> inaccessible aux humains. Une \u00e9quipe de scientifiques s\u2019y rend en exploration et malgr\u00e9 toutes ses pr\u00e9cautions lib\u00e8re l\u2019une de ces Puissances: <br><br>\n<span class=\"quote\">\n\u00abLa magnitude \u00e9tait d\u00e9j\u00e0 plus vaste que tout ce qui \u00e9tait humain, plus vaste que tout ce qu\u2019un humain pouvait concevoir. M\u00eame son ombre \u00e9tait quelque chose de plus qu\u2019humain, un dieu tendant ses rets pour capturer des formes de vie naturelles nuisibles.<br>\n\u2014 Nous sommes derri\u00e8re l\u2019En del\u00e0, leur avait dit maman [<em>\u00abmaman\u00bb est membre de cette \u00e9quip\u00e9e scientifique<\/em>]. \u00c0 la place de Dieu.<span id='easy-footnote-51-10317' class='easy-footnote-margin-adjust'><\/span><span class='easy-footnote'><a href='https:\/\/www.bibliomanie.it\/?p=10317#easy-footnote-bottom-51-10317' title='&lt;em&gt;Ivi&lt;\/em&gt;, p. 9 sur 734.'><sup>51<\/sup><\/a><\/span>\u00bb\n<\/span>\n<br><br>\nCe prestigieux voisinage s\u2019av\u00e8re calamiteux puisque ladite Puissance s\u00e8me la d\u00e9solation dans la civilisation interstellaire, jusqu\u2019\u00e0 ce qu\u2019elle soit stopp\u00e9e par un \u00abbrisedieu\u00bb, programme informatique \u00e9tabli par une autre super-IA et activ\u00e9 par des personnages de chair et d\u2019os. Vinge laisse entendre aux lecteurs que la Puissance n\u00e9faste avait \u00e9t\u00e9 cr\u00e9\u00e9e il y a de cela des milliards d\u2019ann\u00e9es sur Terre, et avait fini son parcours destructeur dans cette Transcendance o\u00f9 elle fut enferm\u00e9e.<br>\nVinge semble convaincu du fait qu\u2019un \u00e9v\u00e9nement comparable \u00e0 celui qu\u2019il narre ici pourrait advenir dans le monde r\u00e9el. La position de l\u2019auteur illustre la porosit\u00e9 entre les domaines de la science et de la science-fiction, puisqu\u2019il est alors par ailleurs professeur au d\u00e9partement des Sciences Math\u00e9matiques \u00e0 l\u2019Universit\u00e9 de San Diego, Californie. Il relaie ses pr\u00e9occupations, d\u00e9j\u00e0 exprim\u00e9es dans un cadre fictionnel, dans l\u2019article \u00abTechnological Singularity\u00bb (\u00abla Singularit\u00e9 technologique\u00bb, 1993), issu d\u2019une communication donn\u00e9e \u00e0 l\u2019occasion d\u2019un Symposium co-organis\u00e9 par la NASA, et largement diffus\u00e9 sur l\u2019Internet pas la suite. Vinge, romancier reconnu (il obtient le prix Hugo du roman en 1993 pour <em>Un Feu\u2026<\/em>), y formalise la th\u00e9orie historique sous-jacente \u00e0 ses narrations: \u00ab<em>The acceleration of technological progress has been the central feature of this century. <\/em><em>We are on the edge of change comparable to the rise of human life on Earth. The precise cause of this change is the imminent creation by technology of entities with greater-than-human intelligence<\/em>\u00bb<span id='easy-footnote-52-10317' class='easy-footnote-margin-adjust'><\/span><span class='easy-footnote'><a href='https:\/\/www.bibliomanie.it\/?p=10317#easy-footnote-bottom-52-10317' title='Vinge, Vernor, &lt;a href=&quot;https:\/\/frc.ri.cmu.edu\/~hpm\/book98\/com.ch1\/vinge.singularity.html&quot; title=&quot;Technological Singularity&quot; target=&quot;_blank&quot; rel=&quot;noopener&quot;&gt;\u00abTechnological Singularity\u00bb&lt;\/a&gt; (consult\u00e9 le 1er octobre 2022). Traduction personnelle: \u00abL\u2019acc\u00e9l\u00e9ration du progr\u00e8s technologique a \u00e9t\u00e9 la caract\u00e9ristique principale de ce si\u00e8cle. Nous sommes \u00e0 la veille d\u2019un changement comparable \u00e0 l\u2019av\u00e8nement de la vie humaine sur Terre. La cause pr\u00e9cise de ce changement est la cr\u00e9ation imminente par la technologie d\u2019entit\u00e9s \u00e0 l\u2019intelligence plus grande que celle des humains\u00bb.'><sup>52<\/sup><\/a><\/span>. Il s\u2019inqui\u00e8te de l\u2019av\u00e8nement d\u2019entit\u00e9s aux attributs divins, capables de \u00abdiriger le progr\u00e8s\u00bb et de se faire ma\u00eetresses de l\u2019histoire, au d\u00e9triment des humains. Le concept imagin\u00e9 par Vinge a rencontr\u00e9 un \u00e9cho cons\u00e9quent: nombre de scientifiques, d\u2019ing\u00e9nieurs ou d\u2019entrepreneurs du secteur de la technologie l\u2019ont repris \u00e0 leur compte<span id='easy-footnote-53-10317' class='easy-footnote-margin-adjust'><\/span><span class='easy-footnote'><a href='https:\/\/www.bibliomanie.it\/?p=10317#easy-footnote-bottom-53-10317' title='Raymond Kurzweil, professeur au MIT puis ing\u00e9nieur en chef pour Google, est l\u2019un des plus embl\u00e9matiques d\u2019entre eux, auteur notamment de &lt;em&gt;The Age of Spiritual Machines: when Computers Exceed Human Intelligence&lt;\/em&gt;, Viking \/ Penguin Books, 1999, ou de &lt;em&gt;The Singularity is Near: When Humans Transcend Biology&lt;\/em&gt;, New York, Penguin, 2005.'><sup>53<\/sup><\/a><\/span>, une \u00abUniversit\u00e9 de la Singularit\u00e9\u00bb a m\u00eame vu le jour en 2008, financ\u00e9e entre autres par les soci\u00e9t\u00e9s Google, Nokia et LinkedIn<span id='easy-footnote-54-10317' class='easy-footnote-margin-adjust'><\/span><span class='easy-footnote'><a href='https:\/\/www.bibliomanie.it\/?p=10317#easy-footnote-bottom-54-10317' title='&lt;a href=&quot;https:\/\/www.su.org\/about&quot; title=&quot;Singularity Group&quot; target=&quot;_blank&quot; rel=&quot;noopener&quot;&gt;Singularity Group&lt;\/a&gt; consult\u00e9 le 1er octobre 2022.'><sup>54<\/sup><\/a><\/span>. La Singularit\u00e9 appara\u00eet comme une perspective tant\u00f4t dangereuse (le d\u00e9passement de l\u2019humain par la technologie), tant\u00f4t positive (dans le cas o\u00f9 l\u2019humain fusionnerait avec la technologie), mais toujours elle est pr\u00e9sent\u00e9e par ceux qui y souscrivent comme in\u00e9vitable, port\u00e9e par une technologie devenant miraculeusement autonome, sans que les humains n\u2019aient leur mot \u00e0 dire.<br>\nCe r\u00e9cit du futur rend manifeste la circulation entre r\u00e9cits de science-fiction et discours scientifiques. Dans son essai <em>Le Mythe de la Singularit\u00e9, <\/em>le philosophe et informaticien Jean-Gabriel Ganascia s\u2019en \u00e9tonne, regrettant \u00abla pr\u00e9pond\u00e9rance du <em>mythos<\/em>, la narration, sur le <em>logos<\/em>, l\u2019argumentation\u00bb<span id='easy-footnote-55-10317' class='easy-footnote-margin-adjust'><\/span><span class='easy-footnote'><a href='https:\/\/www.bibliomanie.it\/?p=10317#easy-footnote-bottom-55-10317' title='Ganascia, Jean-Gabriel, &lt;em&gt;Le Mythe de la Singularit\u00e9, faut-il craindre l\u2019intelligence artificielle?&lt;\/em&gt;, Paris, Seuil, 2017, p. 68-69.'><sup>55<\/sup><\/a><\/span>, le \u00abmythe\u00bb \u00e9tant consid\u00e9r\u00e9 ici comme une fabulation pr\u00e9sent\u00e9e comme, et\/ou tenue pour, vraie. Avec la th\u00e9matique de la Singularit\u00e9, la science se corromprait en succombant au r\u00e9cit, mettant en p\u00e9ril son adossement \u00e0 la v\u00e9rit\u00e9 pure. \u00abTout se passe aussi comme si\u00bb, \u00e9crit-il, \u00abscience et science-fiction permutaient leurs rapports logiques et chronologiques: des scientifiques et des ing\u00e9nieurs tirent d\u00e9sormais les justifications de leur recherche de la science-fiction alors qu\u2019originellement l\u2019inverse pr\u00e9valait, en cela que les r\u00e9sultats scientifiques servaient d\u2019aliment \u00e0 l\u2019imaginaire d\u2019\u00e9crivains et de cin\u00e9astes\u00bb<span id='easy-footnote-56-10317' class='easy-footnote-margin-adjust'><\/span><span class='easy-footnote'><a href='https:\/\/www.bibliomanie.it\/?p=10317#easy-footnote-bottom-56-10317' title='&lt;em&gt;Ivi&lt;\/em&gt;, p. 72.'><sup>56<\/sup><\/a><\/span>. Il est clair que la science-fiction s\u2019inspire de la science, mais pas exclusivement, et surtout rien ne dit que l\u2019inverse n\u2019ait jamais \u00e9t\u00e9 vrai. Le fait notable n\u2019est pas tant l\u2019inversion de ce rapport logique, dont l\u2019hypoth\u00e8se m\u00eame trahit la conception questionnable d\u2019une science autonome qui rayonnerait ensuite sur le reste de la soci\u00e9t\u00e9. Il r\u00e9side plut\u00f4t dans l\u2019effritement de la s\u00e9paration jadis nette, et d\u00e9lib\u00e9r\u00e9ment \u00e9tablie, entre deux ordres de discours. La Singularit\u00e9 \u00e9voque moins les d\u00e9veloppements possibles de la science que le devenir de l\u2019humanit\u00e9. Elle pousse \u00e0 enfreindre la partition canonique entre le laboratoire et la place publique, puisqu\u2019elle consiste en une proposition d\u2019abord politique, l\u00e9gitim\u00e9e par des arguments scientifiques m\u00eal\u00e9s \u00e0 des visions science-fictionnelles.<br>\nLes d\u00e9bats portant sur le fait que la Singularit\u00e9 soit une perspective positive ou n\u00e9gative, sur la probabilit\u00e9 m\u00eame de son av\u00e8nement, ou encore sur son caract\u00e8re plut\u00f4t scientifique ou science-fictionnel, pour importants qu\u2019ils soient, ne doivent pas effacer sa nature \u00e9minemment <em>technoscientifique<\/em>, et en quoi elle \u00e9claire les \u00e9volutions r\u00e9centes de la science. Le d\u00e9veloppement de la technoscience, que ses analystes datent des ann\u00e9es 1970, se caract\u00e9rise par \u00abune science dont l\u2019activit\u00e9 est de plus en plus d\u00e9termin\u00e9e par des exigences externes, au premier chef la demande d\u2019innovation technologique\u00bb<span id='easy-footnote-57-10317' class='easy-footnote-margin-adjust'><\/span><span class='easy-footnote'><a href='https:\/\/www.bibliomanie.it\/?p=10317#easy-footnote-bottom-57-10317' title='L\u00e9vy-Leblond, Jean-Marc, &amp;amp; Schweber, Silvan S., \u00abLes th\u00e9ories fondamentales de la mati\u00e8re\u00bb, in Bonneuil, Christophe, et Pestre, Dominique (dir.), &lt;em&gt;Histoire des sciences et des savoirs, tome 3, &lt;\/em&gt;cit., p. 334-335.'><sup>57<\/sup><\/a><\/span>. L\u2019\u00e9difice scientifique se r\u00e9v\u00e8lerait moins ind\u00e9pendant que ses acteurs ne se le figuraient et, surtout, l\u2019objet de la science \u00e9voluerait, int\u00e9grant une dimension de plus en plus technique et entrepreneuriale. Selon l\u2019historienne des sciences Bernadette Bensaude-Vincent, \u00abla science du XXIe si\u00e8cle vise moins \u00e0 conna\u00eetre ou \u00e0 comprendre la nature qu\u2019\u00e0 faire ou fabriquer. D\u2019o\u00f9 l\u2019usage d\u00e9sormais banal du terme de \u2018technoscience\u2019, qui combine en un seul terme deux vis\u00e9es diff\u00e9rentes: cognitive et technique.<span id='easy-footnote-58-10317' class='easy-footnote-margin-adjust'><\/span><span class='easy-footnote'><a href='https:\/\/www.bibliomanie.it\/?p=10317#easy-footnote-bottom-58-10317' title='Bensaude-Vincent, Bernadette, &lt;em&gt;Les Vertiges de la technoscience, fa\u00e7onner le monde atome par atome&lt;\/em&gt;, Paris, La D\u00e9couverte, 2009, p. 7.'><sup>58<\/sup><\/a><\/span>\u00bb La Singularit\u00e9 s\u2019inscrit pleinement dans ce cadre: perspective adopt\u00e9e par des acteurs multiples (scientifiques, ing\u00e9nieurs, entrepreneurs, lobbyistes, auteurs\u2026), elle constitue un r\u00e9cit-socle, une id\u00e9ologie utile autour de laquelle s\u2019articulent axes de recherche, strat\u00e9gies industrielles, politiques publiques, d\u00e9veloppement des innovations ou encore captation de financements.<br>\nPlusieurs \u0153uvres de science-fiction exploitent ces \u00e9volutions technoscientifiques. L\u2019une des plus caract\u00e9ristiques d\u2019entre elles est sans doute <em>La Trilogie de Mars<\/em> de Kim Stanley Robinson (<em>Mars la rouge<\/em>, <em>Mars la verte<\/em>, <em>Mars la bleue<\/em>), publi\u00e9e dans les ann\u00e9es 1990. L\u2019auteur y raconte la progressive domestication et colonisation de la plan\u00e8te, orchestr\u00e9e par un groupe de scientifiques. Cette entreprise d\u00e9bute en 2026 avec l\u2019amarsissage d\u2019une \u00e9quip\u00e9e de cent personnes, tous scientifiques de renom issus de diverses disciplines, dont certains titulaires du Prix Nobel: \u00abIntelligents, \u00e9quilibr\u00e9s, extraordinairement bien \u00e9lev\u00e9s. \u00c9tait-ce enfin cette soci\u00e9t\u00e9 rationnelle, cette communaut\u00e9 scientifiquement \u00e9labor\u00e9e dont avait r\u00eav\u00e9 le si\u00e8cle des Lumi\u00e8res?<span id='easy-footnote-59-10317' class='easy-footnote-margin-adjust'><\/span><span class='easy-footnote'><a href='https:\/\/www.bibliomanie.it\/?p=10317#easy-footnote-bottom-59-10317' title='Robinson, Kim Stanley, &lt;em&gt;Mars la rouge&lt;\/em&gt;, Paris, Presse de la cit\u00e9, 1994, p. 55 sur 830 (format \u00e9lectronique).'><sup>59<\/sup><\/a><\/span>\u00bb Sous leur impulsion et apr\u00e8s bien des p\u00e9rip\u00e9ties, la plan\u00e8te est devenue accueillante, et ses habitants y vivent en bonne sant\u00e9 plusieurs centaines d\u2019ann\u00e9es durant. Aux yeux de l\u2019\u00e9quipage des pionniers, Mars est amen\u00e9e \u00e0 accueillir une nouvelle nature propice \u00e0 l\u2019activit\u00e9 humaine, comme l\u2019exprime l\u2019un des personnages au d\u00e9but de l\u2019aventure, avec des accents messianiques: \u00abDieu nous a donn\u00e9 cette plan\u00e8te afin que nous la fa\u00e7onnions \u00e0 notre image, pour cr\u00e9er un nouvel \u00c9den\u00bb<span id='easy-footnote-60-10317' class='easy-footnote-margin-adjust'><\/span><span class='easy-footnote'><a href='https:\/\/www.bibliomanie.it\/?p=10317#easy-footnote-bottom-60-10317' title='&lt;em&gt;Ivi&lt;\/em&gt;, p. 273 sur 830.'><sup>60<\/sup><\/a><\/span>. Mars devient un terrain d\u2019exp\u00e9rimentation pour ces scientifiques laiss\u00e9s en libert\u00e9. Une configuration id\u00e9ale technoscientifiquement parlant, puisque le savoir y est d\u2019embl\u00e9e mis au service du faire. La pratique scientifique caract\u00e9ristique de la technoscience tend \u00e0 d\u00e9border du laboratoire pour investir le r\u00e9el dans sa totalit\u00e9, comme l\u2019affirme Bensaude-Vincent, qui la d\u00e9finit comme \u00abun processus historique qui transforme la nature et la soci\u00e9t\u00e9 dans son ensemble en une vaste sc\u00e8ne exp\u00e9rimentale\u00bb<span id='easy-footnote-61-10317' class='easy-footnote-margin-adjust'><\/span><span class='easy-footnote'><a href='https:\/\/www.bibliomanie.it\/?p=10317#easy-footnote-bottom-61-10317' title='Bensaude-Vincent, &lt;em&gt;Les Vertiges\u2026&lt;\/em&gt;, cit., p 14.'><sup>61<\/sup><\/a><\/span>. \nLa <em>Trilogie<\/em> met \u00e9galement en r\u00e9cit la dimension politique de la science, mais d\u2019une mani\u00e8re bien diff\u00e9rente de celle qu\u2019on a observ\u00e9e dans les \u0153uvres du XIXe si\u00e8cle: ce n\u2019est pas au retour du refoul\u00e9, mais \u00e0 une prise de pouvoir d\u00e9lib\u00e9r\u00e9e, \u00e9mancip\u00e9e, que le lecteur assiste. Au terme du cycle, Robinson raconte la r\u00e9volution politique abolissant la mainmise de la Terre sur Mars, et portant au pouvoir l\u2019une de ces scientifiques, devenue la premi\u00e8re pr\u00e9sidente de la plan\u00e8te une fois celle-ci ind\u00e9pendante. Les scientifiques protagonistes, tous quasi immortels, dirigent le monde qu\u2019ils ont fa\u00e7onn\u00e9. Ils sont assimilables \u00e0 des dieux ou des d\u00e9miurges, incarnations du fantasme technoscientifique.\n<br>\nR\u00e9sumons ce parcours historique avec une \u00e9vocation de l\u2019id\u00e9e de divin dans les \u0153uvres \u00e9tudi\u00e9es ici. La cr\u00e9ature de Frankenstein est qualifi\u00e9e \u00e0 plusieurs reprises de \u00abd\u00e9mon\u00bb, m\u00eame de \u00absupp\u00f4t de Satan\u00bb<span id='easy-footnote-62-10317' class='easy-footnote-margin-adjust'><\/span><span class='easy-footnote'><a href='https:\/\/www.bibliomanie.it\/?p=10317#easy-footnote-bottom-62-10317' title='Shelley, &lt;em&gt;Frankenstein&lt;\/em&gt;, cit., p. 84.'><sup>62<\/sup><\/a><\/span> \u2013 le docteur l\u2019affirme: \u00abJ\u2019\u00e9tais marqu\u00e9 du sceau de quelque mal\u00e9diction et emportais avec moi mon enfer \u00e9ternel\u00bb<span id='easy-footnote-63-10317' class='easy-footnote-margin-adjust'><\/span><span class='easy-footnote'><a href='https:\/\/www.bibliomanie.it\/?p=10317#easy-footnote-bottom-63-10317' title='&lt;em&gt;Ivi&lt;\/em&gt;, p. 283.'><sup>63<\/sup><\/a><\/span>. L\u2019\u00eele de Moreau est d\u00e9crite comme \u00abinfernale\u00bb<span id='easy-footnote-64-10317' class='easy-footnote-margin-adjust'><\/span><span class='easy-footnote'><a href='https:\/\/www.bibliomanie.it\/?p=10317#easy-footnote-bottom-64-10317' title='Wells, &lt;em&gt;L\u2019\u00cele\u2026&lt;\/em&gt;, cit., p. 352.'><sup>64<\/sup><\/a><\/span> et le contact avec ses cr\u00e9atures comme \u00abdiabolique\u00bb<span id='easy-footnote-65-10317' class='easy-footnote-margin-adjust'><\/span><span class='easy-footnote'><a href='https:\/\/www.bibliomanie.it\/?p=10317#easy-footnote-bottom-65-10317' title='&lt;em&gt;Ivi&lt;\/em&gt;, p. 377.'><sup>65<\/sup><\/a><\/span>. Dans <em>L\u2019\u00c9trange cas\u2026,<\/em> le narrateur d\u00e9couvre \u00abun ouvrage pieux, tr\u00e8s estim\u00e9 du Dr Jekyll, mais dont les marges \u00e9taient \u00e0 pr\u00e9sent remplies des plus \u00e9pouvantables blasph\u00e8mes, griffonn\u00e9es de la propre main du praticien\u00bb<span id='easy-footnote-66-10317' class='easy-footnote-margin-adjust'><\/span><span class='easy-footnote'><a href='https:\/\/www.bibliomanie.it\/?p=10317#easy-footnote-bottom-66-10317' title='Stevenson, &lt;em&gt;L\u2019\u00c9trange cas\u2026&lt;\/em&gt;, cit., p. 88.'><sup>66<\/sup><\/a><\/span>, et le docteur dit de la nuit o\u00f9 il a ingurgit\u00e9 pour la premi\u00e8re fois sa potion qu\u2019elle fut \u00abmaudite\u00bb<span id='easy-footnote-67-10317' class='easy-footnote-margin-adjust'><\/span><span class='easy-footnote'><a href='https:\/\/www.bibliomanie.it\/?p=10317#easy-footnote-bottom-67-10317' title='&lt;em&gt;Ivi&lt;\/em&gt;, p. 109.'><sup>67<\/sup><\/a><\/span>. Ces scientifiques ont profan\u00e9 la Cr\u00e9ation, et semblent punis en cons\u00e9quence par l\u2019ordre divin dont ils ont voulu d\u00e9rober les secrets. Chez Clarke, les extraterrestres remplissent la fonction du divin, tandis qu\u2019Asimov imagine une mystique spatiale qui ne se r\u00e9f\u00e8re pas \u00e0 un ou des dieux, mais \u00e0 un \u00abesprit\u00bb: dans <em>Fondation<\/em>, on jure \u00abpar l\u2019espace\u00bb, et le proverbe dit \u00abAide-toi, et l\u2019Esprit galactique t\u2019aidera\u00bb<span id='easy-footnote-68-10317' class='easy-footnote-margin-adjust'><\/span><span class='easy-footnote'><a href='https:\/\/www.bibliomanie.it\/?p=10317#easy-footnote-bottom-68-10317' title='Asimov, &lt;em&gt;Fondation&lt;\/em&gt;, cit., p 129.'><sup>68<\/sup><\/a><\/span>. Le divin est d\u00e9plac\u00e9 mais pas aboli, et demeure s\u00e9par\u00e9 de l\u2019ordre humain. Il n\u2019en va plus de m\u00eame dans les \u0153uvres de la fin du XXe si\u00e8cle. Au terme de la <em>Trilogie de Mars<\/em>, deux des protagonistes scientifiques dialoguent:\n<br><br>\n<span class=\"quote\">\n\u00ab- Je trouve ironique que nous\u2026 que nous soyons au bord d\u2019un\u2026 d\u2019une sorte de nouvel \u00e2ge d\u2019or\u2026 (voil\u00e0, il l\u2019avait dit, et maintenant il se sentait compl\u00e8tement idiot) qui arrivera apr\u00e8s la mort de notre g\u00e9n\u00e9ration. Nous aurons \u0153uvr\u00e9 pour \u00e7a toute notre vie, et nous mourrons avant que \u00e7a n\u2019arrive.<br>\n&#8211; Comme Mo\u00efse restant hors de la Terre promise.<span id='easy-footnote-69-10317' class='easy-footnote-margin-adjust'><\/span><span class='easy-footnote'><a href='https:\/\/www.bibliomanie.it\/?p=10317#easy-footnote-bottom-69-10317' title='Robinson, &lt;em&gt;Mars la bleue&lt;\/em&gt;, cit., p. 1064 sur 1116.'><sup>69<\/sup><\/a><\/span>\u00bb\n<\/span>\n<br><br>\nLe patriarche biblique est aussi invoqu\u00e9 lorsqu\u2019un personnage pr\u00e9sente \u00e0 une assistance nombreuse un projet de constitution martienne, \u00e9labor\u00e9 avec l\u2019aide de l\u2019informatique: \u00abIl leva son IA comme Mo\u00efse brandissant les Tables de la Loi et lut \u00e0 haute voix ce qui \u00e9tait inscrit sur l\u2019\u00e9cran\u00bb<span id='easy-footnote-70-10317' class='easy-footnote-margin-adjust'><\/span><span class='easy-footnote'><a href='https:\/\/www.bibliomanie.it\/?p=10317#easy-footnote-bottom-70-10317' title='Robinson, Kim Stanley, &lt;em&gt;Mars la verte&lt;\/em&gt;, Paris, Presses de la cit\u00e9, 1995, p. 594 sur 961 (format \u00e9lectronique).'><sup>70<\/sup><\/a><\/span>. Dans <em>La Cit\u00e9 des permutants<\/em>, le programme qui donne naissance \u00e0 l\u2019Elysium est baptis\u00e9 \u00abFIAT\u00bb par son cr\u00e9ateur, en r\u00e9f\u00e9rence au Verbe divin de la Gen\u00e8se. Puis au sein de l\u2019Elysium appara\u00eet une nouvelle forme de vie, d\u2019abord primitive, mais progressant rapidement dans le savoir scientifique. Les \u00c9lysiens d\u00e9cident alors d\u2019aller \u00e0 la rencontre de ce peuple, pour lui faire conna\u00eetre sa \u00abcosmogonie\u00bb: \u00abAllons r\u00e9pandre la bonne nouvelle\u00bb<span id='easy-footnote-71-10317' class='easy-footnote-margin-adjust'><\/span><span class='easy-footnote'><a href='https:\/\/www.bibliomanie.it\/?p=10317#easy-footnote-bottom-71-10317' title='Egan, &lt;em&gt;La Cit\u00e9\u2026&lt;\/em&gt;, cit., p. 409.'><sup>71<\/sup><\/a><\/span> d\u00e9clare alors une protagoniste, se d\u00e9couvrant une vocation d\u2019ap\u00f4tre. Le divin est ici incorpor\u00e9 \u00e0 l\u2019humanit\u00e9. Gr\u00e2ce \u00e0 la science l\u2019humain devient \u00e0 lui-m\u00eame son propre dieu, et se grise des mythes qu\u2019il fabrique sciemment.\n<br><br>\n\n<b>Conclusion \u2013 <em>ethos<\/em> du <em>muthos<\/em><\/b><br>\n\n<em>Les Grecs ont-ils cru \u00e0 leurs mythes?<\/em> s\u2019interrogeait Paul Veyne, historien de l\u2019Antiquit\u00e9, et il r\u00e9pondait: oui \u2013 et non, \u00abils y croient, mais ils s\u2019en servent et cessent d\u2019y croire l\u00e0 o\u00f9 ils n\u2019y ont plus int\u00e9r\u00eat\u00bb<span id='easy-footnote-72-10317' class='easy-footnote-margin-adjust'><\/span><span class='easy-footnote'><a href='https:\/\/www.bibliomanie.it\/?p=10317#easy-footnote-bottom-72-10317' title='Veyne, Paul, &lt;em&gt;Les Grecs ont-ils cru \u00e0 leurs mythes? Essai sur l\u2019imagination constituante&lt;\/em&gt;, Paris, Seuil, 1992 [1983], p. 94.'><sup>72<\/sup><\/a><\/span>. Cette \u00e9thique du mythe, \u00e0 la fois utilitariste et relativiste, pourrait inspirer notre \u00e9poque, pour pr\u00e9venir la pr\u00e9tention absolutiste \u00e0 la v\u00e9rit\u00e9, mais aussi mod\u00e9rer les craintes que certains r\u00e9cits aux accents mythiques inspirent. \u00abLes hommes ne trouvent pas la v\u00e9rit\u00e9: ils la font, comme ils font leur histoire, et elles le leur rendent bien\u00bb<span id='easy-footnote-73-10317' class='easy-footnote-margin-adjust'><\/span><span class='easy-footnote'><a href='https:\/\/www.bibliomanie.it\/?p=10317#easy-footnote-bottom-73-10317' title='&lt;em&gt;Ivi&lt;\/em&gt;, p.12.'><sup>73<\/sup><\/a><\/span> ajoute Veyne \u2013 l\u2019exploration que nous venons de mener en offre l\u2019illustration. Les mythes sont aussi impossibles que l\u2019absence de mythes, et chaque r\u00e9gime de v\u00e9rit\u00e9 produit les siens. D\u00e9mystifiants ou constituants, les mythes de l\u2019\u00e2ge scientifique, narr\u00e9s par la science-fiction, \u00e9noncent, relaient ou d\u00e9voilent nos v\u00e9rit\u00e9s, et leurs mensonges.<br>\nMais si figurer dans la fiction une humanit\u00e9 divinis\u00e9e gr\u00e2ce \u00e0 la science est une chose, se prendre au jeu en est une autre. Les mythes de la technoscience, que l\u2019on pourrait baptiser \u00abtechnomythes\u00bb, ont ceci de particulier qu\u2019ils s\u2019affranchissent de la s\u00e9paration entre la finitude humaine et l\u2019absolu divin: on n\u2019y dit plus que les dieux ont cr\u00e9\u00e9 l\u2019humanit\u00e9, mais que l\u2019humanit\u00e9 les g\u00e9n\u00e8re (la Singularit\u00e9), ou se divinise. Puisque nous construisons nos v\u00e9rit\u00e9s \u2013 ou nos mythes \u2013, la prudence inviterait \u00e0 ne pas les consid\u00e9rer trop d\u00e9votement, en se rem\u00e9morant le destin malheureux d\u2019un Sisyphe en qu\u00eate d\u2019un id\u00e9al condamn\u00e9 \u00e0 lui \u00e9chapper, voire d\u2019un Icare se br\u00fblant les ailes en tutoyant les Cieux. Si le temps est venu pour l\u2019humain de mettre en \u0153uvre ses propres mythes, alors il convient de bien les choisir, et ce r\u00f4le n\u2019\u00e9choit pas aux seuls conteurs, quels qu\u2019ils soient, mais \u00e0 la politique. Et si ces mythes-l\u00e0 sont appel\u00e9s \u00e0 \u00eatre remplac\u00e9s, comme le furent les pr\u00e9c\u00e9dents, alors mieux vaudrait en attendant s\u2019accommoder de l\u2019\u00e9trange compagnie des monstres.\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"L&#8217;ambizione di questo articolo \u00e8 studiare come la fantascienza contribuisca all&#8217;edificazione della scienza come mito. Questo contributo viene evocato attraverso tre momenti. In primo luogo, come la fantascienza osserva l&#8217;istituzionalizzazione della scienza lungo tutto l&#8217;Ottocento, con la figura allegorica del mostro scientifico. Poi, come crea narrazioni escatologiche adeguate alle ambizioni della \u201cgrande scienza\u201d. Infine, come riflette le evoluzioni verso la tecnoscienza e alimenta le stesse narrazioni tecnoscientifiche. 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