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De rectitudine nominum -Pétrarquisme  et poésie moderne

 

Martin Rueff

 

Université de Paris VII

 

 

Pétrarquisme. Pétrarque est l’un des rares poètes à avoir donné son nom propre à un type de poésie : avec lui, le nom propre d’un poète devient le nom commun d’une classe de poèmes unis par un genre. Si c’était aussi, avec les difficultés que l’on sait, le cas d’Orphée, ce destin est partagé par peu : telle antonomase est généralement réservée aux philosophes dont on peut recomposer les dogmes sans trop d’égard pour le système: Platon lègue le platonisme, Hegel et Marx l’hégélianisme et le marxisme, mais Dante ? mais Baudelaire ? mais Celan enfin ? Pétrarquisme serait le nom propre d’un commun de la poésie moderne, comme orphisme le nom propre d’un commun de la poésie antique – on ne s’étonne pas que les destins de l’orphisme et du pétrarquisme soient liés dans la poésie française du XVIème siècle.

Le pétrarquisme est le nom commun du destin de la poésie lyrique moderne. S’y nouent les puissances d’eros et les prestiges retrouvés de la poésie : une fiction (la forme moderne du schéma d’Orphée et sa date, le 6 avril) et une diction (le sonnet). Nœud de Moebius dont on dirait qu’il a deux faces et qu’elles se confondent : une face subjective - où puissances d’éros et prestiges du poème se nouent naît un sujet (« Et dès ce jour continuellement// en sa beauté gît ma mort et ma vie. » Scève, Délie, VI) une face objective : où prestiges du poème et puissances d’éros se nouent se lève un nom propre : « né di sé m’ha lasciato altro che’l nome » (Pétrarque, Canzoniere, sonnet 291). Nous n’omettons pas que ce nœud de Moebius emporte avec lui toute une série de pratiques, de motifs (le mobilier mythologique et figuré du pétrarquisme) et, plus généralement, toute une poétique.

a. « Je vais vous faire un aveu que l’on n’a jamais fait à son mari ».  Lors d’une des scènes les plus célèbres de la littérature française, dans un jardin de fleurs d’un pavillon de Coulommiers, une femme avoue à son époux « qu’elle a des raisons de s’éloigner de la cour » mais qu’elle ne l’a pas trompé, ni donné la moindre marque publique de son amour. M. de Nemours, qui est l’objet de cet amour mais n’en a reçu aucune certitude, est présent, caché parmi les arbres, barone rampante. Lors d’une fameuse polémique qui marque un des points les plus élevés du classicisme, Valincour a dénoncé l’invraisemblance de ce procédé théâtral. Comme le prince de Clèves, Nemours est bouleversé par la noblesse du procédé, mais comme lui, il reste sur sa faim. Qu’est-ce qu’avouer qu’on aime ailleurs quand on n’avoue pas qui ? A juste titre, les commentateurs ont attiré l’attention sur cet aveu qui n’avoue pas, sur ce langage en sourdine qui ne dit pas, sur la délicatesse et l’oblique et sur la perversion de l’aposiopèse. Mais l’essentiel n’est pas là. L’essentiel c’est le nom. Le mari : « madame, achevez et apprenez-moi qui est celui que vous voulez éviter ». La Princesse de Clèves se refuse à cette nomination : « je suis résolue de ne pas vous le dire et je crois que la prudence ne veut pas que je vous le nomme ». M. de Nemours n’est pas moins jaloux : « il ne pouvait pardonner à M. de Clèves de ne pas assez presser sa femme de lui dire ce nom qu’elle lui cachait ». Les noms. Le prince et le duc, mus par une pulsion onomastique veulent des noms. C’est la scène judiciaire de la dispute amoureuse. Dis seulement un nom et je serai guéri…

Un an auparavant, en 1677, Racine donnait Phèdre, une des plus extraordinaires tragédies du théâtre classique – celle, en tout cas, où l’influence des fureurs héroïques, faisait comme imploser la splendeur cristalline de l’édifice classique, comme les agates qu’anime un feu, les hématites iridescentes ou les quartz fantômes. Or, à la scène 3 du premier acte, cédant aux sollicitations d’Oenone, Phèdre avoue elle aussi qu’elle aime. « Phèdre : J’aime… à ce nom fatal, je tremble, je frissonne. J’aime… // Oenone : Qui ? // Phèdre : Tu connais ce fils de l’Amazone, / Ce prince si longtemps par moi même opprimé… // Oenone : Hyppolite ! Grands dieux. // Phèdre : C’est toi qui l’as nommé ».  Nom fatal ? Mais ce n’est pas le nom commun de l’amour qui est fatal. La fatalité de ce nom commun est bien plutôt celle de ce nom propre qu’elle ne peut pas même prononcer. Comme dans la comptine enfantine : c’est celui qui dit qui l’est. Au reste, à l’acte II, quand elle avouera son amour à Hyppolite elle l’appellera Thésée – « oui, prince, je languis, je brûle pour Thésée ».

Les puissances d’éros s’enflamment dans un nom propre au point que le nom devient l’enjeu de toute relation amoureuse : nommer, renommer, dénommer, c’est-à-dire invoquer. C’est avec le nom propre et lui seul, que se lève l’absente de tout bouquet. C’est pourquoi Gertrud Stein proposait d’annuler la différence entre noun et name.

b. En 1933, Walter Benjamin rédige une note intitulée Amour platonique :

 

 L’essence et le type d’un amour se définissent le plus rigoureusement dans le destin qu’ils réservent au nom, au prénom. Le mariage prive la femme de son ancien nom de famille pour lui substituer celui du mari, et pourtant – la chose vaut aussi pour presque toute approche sexuelle, il ne laisse pas intact son prénom. Il l’enveloppe et le déforme par des surnoms affectueux qui souvent le laissent dans l’ombre pour des années, pour des dizaines d’années. Au mariage entendu dans ce sens large s’oppose l’amour platonique, et c’est ainsi seulement - dans le destin du nom, non dans celui des corps - qu’il se peut vraiment définir, avec son seul sens authentique, son seul sens important : comme l’amour qui ne sacrifie pas le nom pour expier son plaisir, mais qui aime l’aimée dans son nom même, la possède en son nom et dans son nom la choie. Qu’il garde et protège dans leur intégrité le nom, le prénom de l’aimée, voilà seul qui exprime vraiment la tension, l’inclination au lointain, qui se nomme amour platonique. Pour cet amour la présence de l’aimée sort de son nom comme le rayonnement d’un foyer ardent, et c’est de lui encore que procède l’œuvre de celui qui aime.

 

Ainsi, alors que la vocation de l’histoire est de rédimer le passé de l’humanité (Sur le concept d’histoire), le dessein du poème est de sauver l’aimée en son nom. Si le nom propre ne m’appartient pas c’est qu’il me lie à mes parents : il est le leur. Seul le prénom qu’ils m’ont donné m’appartient. Au moment où la femme se marie, elle se voit, pour la deuxième fois, attribuer un nom de famille. Son prénom seul lui appartient. Or il est souvent submergé par les diminutifs (nom tronqué), les noms d’oiseaux (nom troqué) ou les appellatifs du baby talk qui empruntent à l’animalerie. Le poète sauve la femme en son nom et, à chaque fois qu’il le prononce, il tremble et le fait trembler ; il la libère dans ce mot magique qui est son nom : il la délie – « Celle tu fus, es et seras delie / Qu’amour a joinct à mes pensées vaines / Si fort que Mort jamais ne l’en deslie » (Maurice Scève, Délie, dizain XXII). 

Au mot de Hegel, on opposera la pratique du poète : c’est dans le nom que nous aimons en toute liberté. Cette liberté de l’amour dans le nom est l’amour platonique : il n’a rien de chaste ni de pudique. Que les poètes de la Renaissance française aient tous, à la suite de Pétrarque, exploré les richesses poétiques d’un nom propre, et qu’ils aient aussi, à la suite de Ficin, proposé une poétique platonicienne (cfr. le dizain CCLXXV de la Délie) confirme que l’on peut défendre l’amour platonique en platonicien. N’oublions pas que ces poètes avaient lu le Cratyle, consacré à la rectitude des noms. Ronsard le cite : « Les noms (ce dit Platon) ont de très grandes vertus ». Rabelais y renvoie dans le chapitre du Quart Livre consacré à la manière de « prognostiquer par noms ».

c. Mais qu’est-ce qu’un nom propre ? et quelles sont ses vertus ? En 1970, le philosophe et logicien américain Saül Kripke tenait une série de conférences à l’université de Princeton qu’il réunissait deux ans plus tard sous le titre Naming and Necessity. Sa thèse de la référence allait révolutionner l’approche philosophique de la question des noms propres. Contre la théorie descriptiviste de Frege et de Russell, qui assimilait les noms propres à des descriptions définies, Kripke retrouvait une intuition de John Stuart Mill et défendait la thèse du caractère irréductible de la distinction entre noms propres et descriptions. Ces classes d’expressions se comportent différemment dans des contextes modaux. Contrairement aux descriptions (la muse du poète) qui possèdent à la fois un sens et une référence, les noms propres (Laura) ont bien une référence mais n’ont pas de sens. Leur fonction est de désigner et ils désignent chacun une même entité à travers tous les mondes possibles. Ce sont des « désignateurs rigides» : le nom de Pétrarque est un désignateur rigide, parce que, en tout monde où existe Pétrarque, son nom le désigne, et le désigne comme celui qui est, dans le monde réel, l’auteur du Canzoniere. Tandis que la même description peut convenir à des individus différents selon les mondes possibles, le nom propre désigne le même individu dans tous les mondes possibles où il existe. Désigner quelqu’un par son nom propre, c’est donc le désigner indépendamment des descriptions qui lui conviennent, non pas nier aucune de ces descriptions, mais poser que, tout en étant dénoté par elles, il est toujours assignable autrement que comme leur dénotation – le nom propre est ce moyen que nous offre le langage de constituer l’individu en objet indépendant du discours, il assume la tâche paradoxale de représenter dans le discours une entité qui ne se réduit pas à ce qui est dit d’elle.

La référence des noms propres n’est pas déterminée par un quelconque contenu conceptuel (qui se laisserait décrire par la mention de propriétés), mais par une chaîne causale, les noms étant transmis « par la tradition, de maillon en maillon ». Cette théorie est appelée « théorie causale de la référence ». Kripke généralise la théorie des noms propres pour l’étendre aux noms d’espèce naturelle. On n’est pas surpris qu’une discussion logique sur les noms propres recouvre une dispute ontologique sur l’essentialisme.

De fait, le nom propre est l’instrument de classement des êtres : nommer, c’est classer (Lévi-Strauss consacre un très beau chapitre de la Pensée sauvage à l’intelligence classificatoire du nom propre). Assigner un nom propre à quelqu’un (tu es Petrus), ce n’est pas dire en quoi il est différent, c’est dire seulement qu’il est différent, ce n’est pas préciser les traits qui le différencient, c’est signaler qu’il présente un ensemble de traits qui le différencient. Le nom propre c’est donc la différence pure : il atteste que chaque individu est différent des autres, comme son nom propre est différent des autres ; peu importe la nature de ces différences, c’est la différence qui compte. Le nom propre est la forme vide, ou quasi vide, de la différence. Est-ce à dire que ce vide ne peut être rempli ?

Les poètes depuis Pétrarque pensent le contraire. Et ils ont raison. On appellera pétrarquisme la pratique qui consiste à remplir le vide de la différence par la collection encyclopédique des attributs qui renvoient tous au vide de la différence – à l’unique. Il est vrai que le pétrarquisme radicalise une tendance courante qui consiste à lester chaque nom propre d’une signification.

Soit l’énoncé : « Pétrarque n’a pas rencontré Laura le 6 avril 1327 à Avignon ». Si, comme le soutient Kripke, le nom propre n’était qu’un instrument de référence, simplement destiné à être substitué à une variable libre pour permettre d’assigner une valeur de vérité à un énoncé, mais dépourvu de tout contenu représentatif, il serait difficile, semble-t-il, d’expliquer pourquoi je peux être surpris par une telle affirmation, pourquoi je peux refuser (et parfois violemment) de lui accorder quelque crédit. C’est, on le sait bien, tout l’enjeu philosophique de la signature qui associe un nom propre à un individu - Pétrarque n’a pas pu écrire cela ! C’est parce que le nom propre s’est incorporé peu à peu tout un réseau de certitudes et d’anticipations concernant son porteur qu’il est rarement employé comme un simple moyen de désigner et qu’il engage souvent à proférer imprudemment des « cela ne se peut » qui débouchent parfois sur l’aveu que je n’aurais jamais cru (attendu, imaginé, espéré) cela de tel individu : tu quoque…nomen. Chaque individu est constitué d’un noyau de propriétés : certaines d’entre elles peuvent être communes à d’autres individus (être italien, être poète, vivre au XIVème après Jésus-Christ), mais leur conjonction ne convient qu’à lui. Le nom propre désigne alors cette constellation singulière. Le nom propre s’accompagne d’un cortège de représentations, identifiantes ou non, mais dans des conditions telles qu’aucune de ces représentations n’est nécessairement liée à son objet, qu’elles ne constituent pas la définition du porteur du nom propre, et qu’il peut persister à faire référence au même objet quand ces représentations sont modifiées. La poésie est la construction la plus pure de cette désignation.

Aimer le nom, oui, chérir le visage dans le nom, oui, mais non pour répéter à l’infini dans le pur vocatif de la prière, le nom de l’aimée comme le fait Antoine Doisnel, le jeune héros du film de Truffaut. Le nom propre n’ouvre pas un dictionnaire mais une encyclopédie : le lyrisme de la Pléiade est indissociable de ce qu’Albert Marie Schmidt nommait une poésie scientifique. Bâtir une encyclopédie autour du vide et de la disparition. Il y aurait une onomastique négative comme une théologie négative – nomen absconditum : c’est un trait que les pétrarquistes partagent avec la grande poésie amoureuse persane : Ibn Hazam : « Au secret de mon âme, combien précieusement, je cache le nom de ma bien aimée. Jamais je n’en prononce les syllabes et pour le garder mieux, à tous je ne cesse de le rendre obscur par des énigmes ». Pétrarque reçoit la leçon courtoise et Du Bellay donne la formule définitive du pétrarquisme : « je remplis d’un beau nom ce grand espace vide ».

On pourrait alors opposer les pétrarquistes substantialistes aux anti-substantialistes : le nom propre qui désigne un individu introduit-il son objet comme une substance sans qualités, comme dépourvu de propriétés en tant qu’il serait le support nu de ces propriétés ? Pour les uns, le nom propre désigne bien un vide, que le recueil de poèmes circonscrit ; pour les autres, un univers de connotations que le recueil parcourt. Le nom propre pose Laura au-delà de ses qualités ou au-delà de ses apparences. Le pétrarquisme radical posera qu’il se réfère à une substance dépourvue de toute apparence. Un pétrarquisme plus modéré soutiendra qu’être au-delà des apparences, au-delà des qualités, ce n’est pas être identifiable sans qu’aucun compte ne soit tenu des qualités qu’on présente, c’est, plus simplement soit sur le plan du réel, changer de propriétés sans changer d’identité, soit d’un point de vue ontologique, ne pas être nécessairement ce qu’on est. C’est dans ce sens limité que le nom propre de ces pétrarquistes désigne l’individu au-delà de ses qualités ; son fonctionnement n’exige pas que soient admis à l’existence des individus sans propriété, mais des individus, c’est-à-dire des être discernables par leurs propriétés sans pour autant se confondre avec elles. L’individualité, telle que la nomination la fait concevoir, ne paraît définissable ni par l’absence de qualités, ni comme faisceau de qualités (Pascal) ; elle est plutôt ce qui fait qu’un être n’est jamais inqualifiable, mais aussi ce qui fait que, jusqu’à sa mort, le faisceau ne peut être lié.

A Scève, hyper-pétrarquiste, on opposera Ronsard et Du Bellay, pétrarquistes non substantialistes. Scève nourrit son hyper-pétrarquisme de platonisme. Chez lui la nomination est évidemment, Niemandsrose.

Dans le dizain CCCXXX, les répétitions et anagrammes autour de la syllabe /san/  déploient cette poétique de la privation :

Au Centre heureux, au cœur impénétrable

A cest Enfant sur tous les Dieux puissant

Ma vie entra en tel heur misérable

Que pour jamais de moi me bannissant

Sur son Printemps librement fleurissant,

Constitua en ce saint lieu de vivre

Sans autrement de liberté poursuivre

Ou se nourrit de pansement funèbres.

Et plus ne veut le jour, mais la nuit suivre.

Car sa lumière est toujours en ténèbres.

L’ontologie poétique commence, bien avant Mallarmé et Celan, par la pure profération de l’arbitraire d’un nom propre. Ce nom, ce signe, indexé au vide, est, en un sens, pour toujours énigmatique, le nom propre de la poésie.

Chez les pétrarquistes modérés, le nom de l’aimée, loin d’être le désignateur rigide d’une personne, est à la fois la clef d’une bibliothèque et un mot de passe pour l’infini. Qu’il s’agisse, avec Du Bellay, de jouer sur le signifiant d’Olive et sur la dissémination de son nom, selon une leçon bien entendue du sonnet 5 de Pétrarque (voile, viol, violence, oblivieux) ou qu’il s’agisse avec Scève d’emprunter plutôt la logique du signifié (Délie, la déesse de Délos, la sœur jumelle de Délius, Apollon) pour évoquer le mythe de Diane et démultiplier son nom en Hécate, Artémis, Perséphone, Séléné, Daphné, Dictymine, Minuit, Diotime, Pandora, la fonction du nom ne consiste pas à désigner une personne mais à créer un monde à travers une tactique des pseudonymes ou de paronymes- « révolution par le pluriel des noms » selon l’heureuse formule de P. Quignard. Quant à Ronsard, il se joue de toutes les conventions. Le triptyque des Amours est un canzoniere paradoxal : il n’obéit plus à l’unité d’une forme mais mélange le sonnet, l’ode, l’hymne, le dithyrambe, l’épigramme. Il multiplie les noms de l’unique : Cassandre, (1552), Marie (1555 et 1556), Hélène (1578) pour célébrer « l’amour levis, désinvolte » (élégie à Morel). Dans le discours amoureux qu’il adresse en 1564 à une mystérieuse Genèvre le poète déclare :

A la fin privément tu t’enquis de mon nom

Et si j’avais aimé d’autres femmes ou non .

 

Virtuosité de Ronsard qui joue du signifiant et du signifié :

 

Marie qui voudrait votre beau nom tourner,

Il trouverait Aimer : aimez-moi donc, Marie,

Faites cela vers moi dont votre nom vous prie,

Votre amour ne se peut en meilleur lieu donner.

 

Avec Ronsard, le nom se fait performatif: le désignateur, opérateur lyrique.

Ronsard, parti du pétrarquisme radical du Premier Livre des Amours, passe à un pétrarquisme simplifié dans le deuxième, plus proche d’un lyrisme naturel inspiré d’Ovide, avant d’opter dans le dernier pour un style mignard et pastoral. Il incarne à lui seul et mieux que tout autre les tensions et les tendances du pétrarquisme français.

 

d. On peut alors énumérer cinq thèses sur le pétrarquisme - quasi un pentagone, ou un pentacorde pétrarquiste :

 

Muse, celle dont la forme du visage est un nom.

Muse, celle dont le nom remplit tout entier et à lui seul le pronom de la seconde personne du singulier.

Muse l’unique d’un nom vide.

Pétrarquisme, la fidélité au nom pur de la muse comme forme de son visage.

Poète qui se soutient de la fidélité au nom de la muse par une procédure de fidélité.

 

On peut énoncer quelques corollaires du pentacorde. 

1. La fidélité au nom confond les noms de l’échange pronominal dans la pérennité du souvenir.  Il s’agit, comme le dit Ronsard « d’enfanter une fleur // qui de mon nom et de mon mal soit peinte » (Amour de Cassandre 16). Dans cette tactique glorieuse où Ronsard réinvente le mythe de Hyacinthe, ce n’est pas le nom de la muse qui sera re-nommé, mais bien celui du poète, responsable d’un palindrome aussi facile que décisif : mon/ nom.

Le poème gardera la mémoire des noms qu’il cite son nom prpre, comme dans les Sonnets pour Hélène (II, 24) :

 

Lors vous n’aurez servante oyant telle nouvelle,

Déjà sous le labeur à demi sommeillant

Qui au bruit de Ronsard ne s’aille réveillant,

Bénissant votre nom de louange immortelle.

 

Ou qu’il se contente de l’indiquer :

 

Je te donne ces vers afin que si mon nom

Aborde heureusement aux époques lointaines

[…]

 

Ta mémoire, pareille aux fables incertaines,

Fatigue le lecteur ainsi qu’un tympanon

Et par un fraternel et mystique chaînon

Reste comme pendue à mes rimes hautaines.

                             (Spleen & Idéal, XXXIX)

 

2. La fidélité au nom est un constructivisme. Le nom propre est souvent la fiction de cette fidélité- Scève : « Pardonnez moi si ce nom lui donnai// Sinistrement pour mon mal inventé » ; Du Bellay : « soit ce nom / d’Olive véritable ou non » ; Jouve plus récemment : « personne aimée par moi inventée et vraiment fausse ».

 

3. Cette fidélité aux noms définit une érotique dont René Char, poète du mont Ventoux et de la Lettera Amorosa et qui évoque Iris comme « ce nom propre de femme, dont les poètes se servent pour désigner une femme aimée et même quelque dame dont on veut taire le nom » a donné la formule souveraine :  « le poème est l’amour réalisé du désir demeuré désir. » Seuls demeurent, XXX.

 

***

 

Dans le Lys dans la vallée, au moment de céder à sa passion pour Félix de Vandenesse, la belle Henriette de Mortsauf implore : « La Laure de Pétrarque peut-elle se recommencer ? ». Laura rediviva ? Mais demandez donc aux adolescents qui écrivent partout le prénom de l’amante, sur les tables de cours, où il leur est parfois demandé de poser le Canzoniere, sur le pare-brise de leur scooter, sur les murs des villes et parfois même dans la chair de leur peau. Recommencer Pétrarque ? Mais c’est à chaque fois qu’une foule en concert entame en chœur le chant d’un même prénom au rythme d’une même musique. Recommencer Pétrarque ? Mais c’est résumer un visage en un nom. Un nom. C’est souvent ce que nous avons connu de meilleur, mais c’est déjà le début du poème.

Le narrateur de la Recherche, ayant entendu l’une des fillettes qu’il rencontre aux Champs-Élysées appeler Gilberte, écrit : « Ce nom de Gilberte passa près de moi, en action pour ainsi dire […] transportant à son bord, je le sentais, la connaissance, les notions qu’avait de celle à qui il était adressé, non pas moi, mais l’amie qui l’appelait […] ». Or, ce qui vaut du nom d’un autre, vaut aussi pour mon nom propre : « je m’émerveillai, dit-il, que Swann sût mon nom, qui était ma mère, et pût amalgamer autour de ma qualité de camarade de sa fille quelques renseignements sur mes grands parents, leur famille, l’endroit que nous habitions, certaines particularités de notre vie d’autrefois, peut-être même inconnues de moi ». Oui, inconnues de moi. Sur mon nom ; au hasard de quelques rencontres, la vie a déposé ces images qui orientent tout ce qu’autrui attend de moi, qui font que je mène en lui une existence que je ne connais pas et qui est pourtant mon existence, qui disparaîtront avec lui en me dépouillant à sa mort d’une partie à jamais mystérieuse de ma vie. Cet amalgame de représentations, c’est peut-être là toute mon essence.

Sur mon nom, oui, mais sur ton nom, Lesbia, Cynthia, Delia, avec ton nom Laure, Hélène, Marie, Cassandre, de ton nom Olive, de ton nom Juliette, Aurélia, Lou, Nadja, Elsa, pour ton nom Diane, avant de disparaître en appelant mes chiens par leur nom propre pour qu’ils ne me dévorent pas, je te jure qu’au point où nos visages disparaîtront, j’écrirai un poème, un poème, midons, un poème, mia senhor.

 

 

 

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