L’ENTHOUSIASME DE BAUDELAIRE TRADUCTEUR DE POE*
Claire Hennequet
Université Paris III - Sorbonne Nouvelle
Una «faculté d'enthousiasme toujours prête» era, secondo Flaubert, fra i requisiti fondamentali di una critica che volesse essere opera non di moralisti, né di grammatici, ma di puri e liberi "artisti", poco importa se a contatto con un'ispirazione diretta o mediata, con la realtà prima della natura e dell'umano o con quella, riflessa, depurata o viceversa straniata, dell'opera d'arte altrui. L'entusiasmo (proprio nel senso greco, platonico di enthousiasmos, di trasporto intellettuale e insieme di adesione emotiva ed intellettuale, o del neoplatonico furor di Cicerone e di Marsilio Ficino - quest'ultimo, forse non a caso, fra le letture di Poe) fu il sentimento fondamentale, la basilare disposizione di spirito che spinse Baudelaire verso il cupo, tormentato e tragico poeta del Corvo. Quasi alchemicamente, l’entusiasmo si traduceva in “simpatia”, in “affinità”, in attrazione e sintonia reciproche, spinte fino alla totale immedesimazione – fino, quasi, alla metafisica universale similitudo fra le diverse creature e i più remoti regni del reale, di cui parlava Swedenborg, un pensatore caro sia a Poe che a Baudelaire. Eppure, provvista di filologia, scetticismo e dubbio metodico, Claire Hennequet rimette in discussione e relativizza il mito dell’entusiasmo di Baudelaire per Poe: un entusiasmo che, intriso com’era di spirito critico, non andava scisso ed immune da prese di distanza, sottili insofferenze, celate riserve, infine da quell’ironia ambivalente, indecidibile, “diabolica” che rappresentò uno dei tratti disitntivi della personalità baudelairiana. (Matteo Veronesi)
La première lecture des nouvelles de Poe a provoqué en Baudelaire un choc extraordinaire. Charles Asselineau, ami intime du poète, rapporte dans Charles Baudelaire : sa vie, son œuvre combien celui-ci fut marqué par cette découverte, qu’il date de la parution du Chat noir, traduit par Isabelle Meunier, dans La Démocratie pacifique le 27 janvier 1848 :
« Dès les premières lectures il s’enflamma d’admiration pour ce géni inconnu qui affinait au sien par tant de rapports. J’ai vu peu de possessions aussi complètes, aussi rapides, aussi absolues. A tout venant, où qu’il se trouvât, dans la rue, au café, dans une imprimerie, le matin, le soir, il allait demandant : - Connaissez-vous Edgar Poe ? Et, selon la réponse, il épanchait son enthousiasme, ou pressait de questions son auditeur. » (1).
Cet enthousiasme est d’ordre esthétique et personnel. Baudelaire a découvert chez Poe un genre de beauté bizarre qui lui plait énormément : en mars 1854 il écrivit à sa mère, à qui il envoyait un volume de poésie de Poe (non traduites): « [Dans] le petit livre que tu trouveras ci-inclus (…) tu ne trouveras que du beau et de l’étrange. » (2). Or le beau mêlé d’étrange est celui-là même que Baudelaire se donne pour horizon esthétique : « Ce qui n’est pas légèrement difforme a l’air insensible ; - d’où il suit que l'irrégularité, c’est-à-dire l’inattendu, la surprise, l’étonnement sont une partie essentielle et la caractéristique de la beauté. », peut-on lire dans un de ses journaux intimes (3), définition qu’il reprendra dans les Notes nouvelles sur Edgar Poe: « l’étrangeté, qui est comme le condiment indispensable de toute beauté. » (4). Baudelaire a ressenti entre l’oeuvre de Poe et sa propre poésie - écrite ou en gestation - une affinité profonde : « La première fois que j’ai ouvert un livre de lui, j’ai vu, avec épouvante et ravissement, non seulement des sujets rêvés par moi, mais des PHRASES pensées par moi, et écrites par lui vingt ans auparavant. » (5). Baudelaire lui-même insista fréquemment sur ce phénomène de fraternité artistique, en mettant en avant ce qu’il appelle leur ressemblance, par exemple dans son Avis du traducteur de 1864: « Pourquoi n’avouerais-je pas que ce qui a soutenu ma volonté, c’était le plaisir de leur présenter [aux Français] un homme qui me ressemblait un peu, par quelques points, c’est-à-dire une partie de moi-même? » (6).
L’enthousiasme que Baudelaire éprouvait pour l’œuvre de Poe s’est accompagné d’un mouvement de sympathie pour l’auteur. Baudelaire manifesta en effet une profonde empathie pour le personnage de Poe tel qu’il le découvrit dans les notices nécrologiques parvenues jusqu’à lui, et notamment dans la notice signée
« Ludwig » (7), dont l’auteur est en réalité Rufus W. Griswold, l’exécuteur testamentaire d’Edgar Poe. Poe est décrit dans cette notice comme un homme malheureux, alcoolique et solitaire, et Baudelaire semble avoir été très touché par cette vie difficile qu’il racontera à son tour dans son premier article sur Poe: Edgar Allan Poe, sa vie et ses ouvrages (8), paru en 1852. Cette empathie provient sans doute du sentiment de ressemblance, de fraternité qu’éprouvait Baudelaire envers Poe : les difficultés matérielles et morales de l’auteur d’une oeuvre dont il se sentait très proche lui renvoyaient l’image de ses propres difficultés quotidiennes. «Comprends-tu maintenant, pourquoi, au milieu de l’affreuse solitude qui m’environne, j’ai si bien compris le génie d’Edgar Poe, et pourquoi j’ai si bien écrit son abominable vie?» (9), écrivit-il à sa mère en 1853.
A première vue, l’enthousiasme que Baudelaire a manifesté pour Edgar Poe et son œuvre semble constituer, parce qu’il est si intense, le moteur du projet de traduction : ce projet serait issu de la volonté de Baudelaire de faire connaître Poe, volonté qui serait comme la suite logique d’un tel enthousiasme. « Quel dévouement à son auteur ! » (10), écrivait Charles Asselineau en 1869, après avoir décrit la « rare énergie de sympathie» (11) avec laquelle Baudelaire a réalisé sa traduction. Baudelaire a en effet décidé que: « Il faut, c’est-à-dire je désire, qu’Edgar Poe, qui n’est pas grand-chose en Amérique, devienne un grand homme pour la France » (12), ainsi qu’il l’écrit à Sainte-Beuve en 1856.
Pourtant cette analyse pourrait bien être remise en cause par une approche
plus précise de l’enthousiasme baudelairien. Celui-ci n’était peut-être pas
en effet si immense qu’une analyse rapide peut le laisser penser. Plusieurs
éléments tendent au contraire à montrer que l’enthousiasme manifesté par
Baudelaire pour l’œuvre de Poe et sa sympathie pour l’auteur, loin d’être
démesurés, étaient au contraire tout à fait raisonnables. Or si cet
enthousiasme n’est pas total, il nous faudra réévaluer son importance en
tant que motivation pour Baudelaire dans son entreprise de traduction.
Tout d’abord, et il s’agit là d’une posture de principe, la correspondance
doit être lue avec une certaine prudence. Les phrases qui en sont tirées
doivent bien entendu être replacées dans leur contexte. L’une des phrases
les plus citées pour illustrer l’enthousiasme de Baudelaire pour l’œuvre de
Poe et son sentiment de fraternité envers cet auteur, et que nous avons
nous-même utilisée, est : « La première fois que j’ai ouvert un livre de
lui, j’ai vu, avec épouvante et ravissement, non seulement des sujets rêvés
par moi, mais des PHRASES pensées par moi, et écrites par lui vingt ans
auparavant» (13). Or dans cette lettre à Théophile Thoré, Baudelaire se
défend d’avoir imité Edgar Poe : « on m’accuse, moi, d’imiter Edgar Poe !
Savez-vous pourquoi j’ai si patiemment traduit Edgar Poe? Parce qu’il me
ressemblait. La première fois que j’ai ouvert un livre de lui… ». Dans ce
contexte, la ressemblance entre lui et Poe est nettement infléchie par
Baudelaire : c’est parce que Poe lui ressemblait que Baudelaire dit avoir
voulu le traduire, et non parce que lui-même se sentait ressembler à Poe. La
fraternité littéraire est donc ici teintée d’un certain narcissisme, qui s’explique
par le désir de Baudelaire de défendre son originalité propre. Cet exemple
permet de voir que la correspondance de Baudelaire n’exprime pas
nécessairement les véritables sentiments de celui-ci envers Poe et son œuvre
: des motivations qui ne sont pas toujours visibles à la première lecture
peuvent influer sur les propos qu’il tient sur Edgar Poe. Or, cette prudence
doit être redoublée lorsqu’on sait que Baudelaire avait un goût prononcé
pour la mystification, dont il faisait souvent profiter ses amis, comme l’indique
Eugène Crépet dans sa biographie du poète. Crépet rapporte notamment que
Baudelaire prétendit avoir entamé lors de son voyage en Inde un négoce de
bovins : « Le temps même lui eut manqué pour entreprendre un tel négoce. Qu’il
ait raconté l’avoir fait, cela est croyable. - Un poète marchand de bœufs !
ingénieuse réminiscence d’Apollon… » (14), et conclut : « Je crois le
lecteur suffisamment édifié sur la véracité des récits de Baudelaire à ses
jeunes amis, - qui d’ailleurs n’en étaient point toujours dupes… » (15). Il
est donc tout à fait envisageable que Baudelaire ait manifesté son
enthousiasme pour Edgar Poe en public ou dans ses lettres en l’outrant
volontairement, attitude qu’il pouvait penser seoir à son propre personnage
d’artiste.
D’autres éléments remettent en cause de manière plus substantielle le caractère absolu de l’enthousiasme de Baudelaire pour Poe. Certains critiques ont remarqué que Baudelaire, critique d’art et critique littéraire renommé, avait peu utilisé son talent critique pour étudier ou juger l’œuvre d’Edgar Poe. Il est vrai qu’on trouve très peu de témoignages d’une éventuelle insatisfaction de Baudelaire face à cette œuvre. La lettre à sa mère du 8 mars 1854, que nous avons citée plus haut est en effet l’une des rares où Baudelaire relève un aspect négatif dans cette œuvre: « Ma chère mère, le petit livre que tu trouveras ci-inclus n’est guère, je te l’avoue, qu’une grossière câlinerie. Tu y trouveras, j’en suis sûr, des choses merveilleuses ; excepté dans les Poésies de jeunesse, et dans Scenes from Politian, qui sont à la fin, et où il y a du médiocre, tu ne trouveras que du beau et de l’étrange » (16).
D’autre part, on est également forcé de remarquer que Baudelaire a
finalement donné peu d’analyses strictement littéraires de l’œuvre de Poe.
En effet les articles et préfaces de Baudelaire portent davantage sur la
figure de l’auteur que sur son œuvre. Dans l’article de 1852, par exemple,
ainsi que dans sa refonte en préface aux Histoires extraordinaires de
1856, Baudelaire offre à ses lecteurs une présentation biographique forte et
évocatrice, tandis que son analyse strictement littéraire, très courte,
reste superficielle, et qu’elle est en grande partie « empruntée » à
différents critiques américains, sur les articles desquels Baudelaire s’est
appuyé pour écrire ses notices (17).
Nombreux sont ceux qui ont vu dans cette pauvreté critique le signe d’une
paralysie des capacités de jugement de Baudelaire. Pour Patrick F. Quinn,
par exemple, la faiblesse des analyses littéraires de Baudelaire serait la
marque d’un manque de distance critique et d’une implication démesurée:
« Baudelaire was never able to examine Poe with any degree of critical detachment. (…) That so gifted a critic should have become tongue-tied on the subject of his greatest enthusiasm is an indication of how deeply implicated in Poe’s work Baudelaire felt himself to be » (18).
C’est le phénomène de possession dont parle Asselineau : « J’ai vu peu de possessions aussi complètes, aussi rapides, aussi absolues » (19).
Pourtant, nous sommes en droit de nous demander si l’admiration de
Baudelaire pour l’œuvre de Poe était réellement paralysante. Ce qui a
souvent été analysé comme une identification totale de Baudelaire aux thèses
de Poe nous semble pouvoir être interprété au contraire comme une distance
raisonnable de Baudelaire vis-à-vis de Poe, mais peu mise en avant par lui.
Baudelaire aurait cherché à dissimuler les critiques qu’il pouvait formuler
contre l’œuvre de l’écrivain américain pour ne laisser paraître qu’un
enthousiasme total, qu’il mettait en scène dans une habile stratégie
publicitaire.
Voyons par exemple les Notes nouvelles sur Edgar Poe de 1857, qui
constituent la préface aux Nouvelles histoires extraordinaires. Il a
été établi que ce texte contient plusieurs passages dans lesquels Baudelaire
plagie Poe (20). Baudelaire traite dans les troisième et quatrième parties
des théories littéraires de Poe, et, à cette occasion, cite le Poetic
Principle et le commente. Or ses commentaires ne sont souvent qu’une
paraphrase, et parfois même une traduction littérale et sans commentaire, du
texte d’Edgar Poe et de différents articles critiques de Poe publiés dans l’édition
Griswold que Baudelaire avait en sa possession. Le lecteur non averti n’est
pas en mesure de deviner que les mots qu’il lit ne sont pas de Baudelaire.
Georges Walter a analysé cette façon d’utiliser les écrits de l’autre en son
nom propre comme le signe d’une identification totale de Baudelaire à Poe,
Baudelaire ne distinguant plus ses pensées de celle de l’auteur qu’il veut
présenter : « [Baudelaire] a fini par se confondre avec son frère » (21).
Mais ce procédé nous semble pouvoir être interprété d’une toute autre façon.
Nous y voyons le signe d’un recul de l’investissement de Baudelaire dans l’œuvre
de Poe : au lieu de nous donner son opinion sur ces textes, Baudelaire se
contente d’emprunter à Poe. En n’analysant pas lui-même ces textes, il nous
dissimule le jugement qu’il porte sur eux. Alors que l’article de 1852 et la
préface de 1856 touchaient le lecteur par le ton enthousiaste et
profondément impliqué de Baudelaire - comme le soulignait la Revue
française en mars 1856 (22) - les Notes nouvelles sur Edgar Poe
de 1857 semblent plus froides. Les passages les plus saillants sont ceux où
Baudelaire développe des idées ou des thèmes qui lui sont chers, notamment
celui du progrès, et qui sont relativement éloignés de l’œuvre de Poe. Le
texte frappe également par sa virulence anti-américaine et son aigreur
générale. On est très loin de la candeur avec laquelle Baudelaire défendait
son auteur dans l’article de 1852. Dans ce contexte, l’utilisation des mots
de Poe nous semble pouvoir être interprétée comme une manière commode pour
Baudelaire d’allonger son texte. Pour composer sa préface de 1856,
Baudelaire avait déjà beaucoup utilisé l’emprunt. Pour Claude Richard, ce
texte est « une mosaïque de remarques empruntées à J.R. Thompson, John
Daniel, Rufus Griswold, Philip Pendleton Cooke, Nathaniel Parker Willis,
James Russell Lowell, George Graham et James Hannay » (23). Si on explique
l’emprunt à Poe par un phénomène d’identification, comment alors expliquer
l’emprunt à tous ces critiques, sinon comme une façon de s’aider dans l’écriture
d’un article qui pouvait être vendu à des revues, dans le cas de l’article
de 1852, et de préfaces que Baudelaire avait promises à l’éditeur de ses
traductions ? Peut-être l’emprunt pouvait s’expliquer en 1852 par la
connaissance lacunaire de Baudelaire des œuvres de Poe, Baudelaire utilisant
l’opinion de ses confrères sur les sujets qu’il connaissait mal, comme la
poésie. Mais en 1857, Baudelaire avait comblé ces lacunes ; pourtant les «
Notes nouvelles » sont composées de la même façon que l’article de 1852 et
sa refonte en préface, en empruntant ici essentiellement à Poe lui-même.
C’est la marque d’un recul de son investissement ; plutôt que de donner à
ses lecteurs une analyse plus approfondie de l’œuvre de Poe, par exemple de
ses opinions philosophiques et scientifiques, Baudelaire se contente de
réutiliser ses premières analyses - et ses premières sources - en y ajoutant
un digest de certains écrits critiques de l’auteur.
De la même façon, on peut se demander si, comme le suppose Peter Wetherill,
Baudelaire aimait la poésie d’Edgar Poe. Wetherill part en effet de ce
principe :
« Comment donc expliquer cet engoûment [pour la poésie d’Edgar Poe] de la
part d’un poète ayant l’esprit critique si éveillé (…) ? » (24), ce qui le
surprend puisque, selon lui, cette poésie est communément jugée mauvaise car
vulgaire, désuète et dénuée d’originalité. Mais est-il certain que
Baudelaire appréciait cette poésie ? Les passages des articles et des
préfaces qui en parlent sont certes laudateurs, mais également très courts
et peu convaincants. De l’article de 1852, il ressort avant tout que
Baudelaire ne connaissait presque rien de l’œuvre poétique de Poe. Claude
Richard estime dans sa thèse sur Edgar Poe qu’à cette époque Baudelaire n’avait
lu que trois poèmes de lui (25) : « Les Cloches », « Le Corbeau » et « Le
Pays des songes ». Le second essai, la préface de 1856, dénote une
indifférence relative envers cette poésie, qui peut néanmoins s’expliquer
par le fait que cette préface précède un recueil de prose. Baudelaire n’y
fait que quelques allusions vagues à l’oeuvre poétique de Poe, qui sont
souvent des traductions masquées d’articles de critiques américains, comme
l’a montré Claude Richard (26). Il est également frappant que la remarque la
plus importante portant sur la poésie soit reprise de l’article de 1852 : «
sa poésie [est] profonde et plaintive, ouvragée, néanmoins, transparente et
correcte comme un bijou de cristal. » (27). On peut s’étonner de ce que
Baudelaire ait réutilisé une phrase écrite alors qu’il ne connaissait
presque rien de la poésie de Poe. Faut-il en conclure qu’une fois mieux
renseigné sur celle-ci, il n’ait rien voulu en dire ?
Le fait que Baudelaire ait choisi de ne pas traduire la poésie de Poe (28) nous incite à croire que oui. Même s’il rechignait à l’écrire ou à le dire clairement, pour lui,
l’intérêt de Poe devait résider ailleurs que dans sa poésie. Certes, Baudelaire a expliqué son choix de ne pas traduire cette poésie dans son Avis du traducteur de 1864 :
« il me resterait à montrer Edgar Poe poëte et Edgar Poe critique littéraire. Tout vrai amateur de poésie reconnaîtra que le premier de ces devoirs est presque impossible à remplir… » (29).
Cependant la façon dont il allègue de la difficulté de la tâche nous semble être une manière élégante de mettre un voile sur son absence de désir de traduire ces poèmes. Si Baudelaire avait réellement souhaité faire découvrir la poésie d’Edgar Poe, il y serait sans nul doute parvenu. Mais ce sont ses contes qu’il a voulu traduire, car, par goût ou pour une autre raison, ils lui convenaient mieux. Il est maintenant clair que l’enthousiasme de Baudelaire n’a pas empêché celui-ci d’avoir une vision dépassionnée de l’œuvre d’Edgar Poe, oeuvre qu’il n’a pas aimée dans sa totalité et sans recul critique. Pourtant il n’a pas exprimé cette distance de façon explicite. Pourquoi Baudelaire aurait-il pu vouloir dissimuler la distance qu’il conservait vis-à-vis de l’œuvre d’Edgar Poe? La meilleure explication nous semble être d’ordre stratégique. Dès lors que Baudelaire avait décidé de faire de Poe un grand homme pour la France il devenait contraire à son projet de manifester la moindre réserve vis-à-vis de son œuvre, qu’il valorisait en toute occasion. Conscient des faiblesses de cette littérature, il n’a pas voulu mettre en avant ces défauts pour éviter de ternir l’image de celui dont il voulait à tout prix faire une figure importante pour la littérature contemporaine.
NOTE
*Il presente saggio è un estratto della dissertazione che figura all'indirizzo:
http://baudelaire-traducteur-de-poe.blogspot.com
1) C. ASSELINEAU, Charles Baudelaire : sa vie, son œuvre. Suivi de Baudelairiana, Cognac, Le Temps qu’il fait, 1990 (1ère éd: 1869), p. 53. Il est difficile de dater
précisément cette découverte. Baudelaire a peut être eu connaissance de fragments de Poe en 1846 ou 1847, comme il l’écrit lui-même dans sa lettre à Armand Fraisse du 18 février 1860. Corr., t. I, p. 676.
2) Lettre de Charles Baudelaire à Madame Aupick du 8 mars
1854. Corr., t. I, p. 269.
3) Fusées VIII, in C. BAUDELAIRE, Œuvres complètes, Paris,
Robert Laffont, 2001, p. 393.
4) C. BAUDELAIRE,. Notes nouvelles, in E. A. POE, Oeuvres
poétiques, Paris, Gallimard, 1951, p. 1062.
5) Lettre de Charles Baudelaire à Théophile Thoré du (+/- )
20 juin 1864. Corr., t. II., p. 386.
6) C. BAUDELAIRE, Avis du traducteur, in E. A. POE., Oeuvres
poétiques, p. 1063.
7) Article paru dans le New York Daily Tribune le 9 octobre 1849. Cet
article sera ensuite plagié par J. R. Thompson et J. Daniel pour leurs
propres notices nécrologiques, parues, pour le premier, en novembre 1849, et
pour le second, en mars 1850, dans le Southern Literary Messenger. L’article
Ludwig sera également repris par son auteur Griswold dans l’édition Redfield
des œuvres complètes de Poe: The Works of the Late Edgar Allan Poe.
Baudelaire a utilisé ces trois articles pour écrire Edgar Allan Poe, sa
vie et ses ouvrages.
8) Article paru dans la Revue de Paris en mars-avril 1852, et qui sera en partie repris dans la préface aux Histoires extraordinaires en 1856.
9) Lettre de Charles Baudelaire à Madame Aupick du 26 mars
1853. Corr., t. I, p. 214.
10) C. ASSELINEAU. Charles Baudelaire : sa vie, son œuvre. Suivi de
Baudelairiana, p. 62.
11) C. ASSELINEAU, ibidem, p. 54.
12) Lettre de Charles Baudelaire à Sainte-Beuve du 19 mars 1856. Corr.,
t. I., p. 343.
13) Lettre de Charles Baudelaire à Théophile Thoré du (+/- ) 20 juin 1864.
Corr., t. II., p. 386.
14) E. CREPET, Charles Baudelaire. Etude biographique, Genève,
Slatkine Reprints, 1993 (1ère éd. 1906), p. 30.
15) E. CREPET, ibidem, p. 31.
16) Lettre de Charles Baudelaire à Madame Aupick, op.cit., p. 12.
17) Voir à ce sujet C. RICHARD, Edgar Allan Poe: journaliste et critique,
Paris, Klincksieck, 1978, pp. 869-908.
18) P. F. QUINN, op. cit., page 5. Page 15-16: « Baudelaire n’a jamais été
capable d’examiner l’œuvre de Poe avec la moindre distance critique (…). Qu’un
critique si doué soit resté muet sur le sujet de son plus grand enthousiasme
nous donne une indication sur le degré d’implication de Baudelaire dans l’œuvre
de Poe. » (je traduis).
19) C. ASSELINEAU, op.cit., p. 15.
20) Voir à ce sujet, infra C. RICHARD., note 1, p. 19, et M. BRIX.,
note 2, p. 18.
21) G. WALTER, Enquête sur Edgar Allan Poe, poète américain, Paris,
Phébus, 1998, p. 448. Cité par M. BRIX, dans son article Baudelaire, "disciple"
d’Edgar Poe? (p. 57), in Romantisme. Revue du 19e siècle, n°122,
4e trimestre 2003, pp. 55-70.
22) Cité en introduction, p. 5.
23) C. RICHARD, Edgar Allan Poe: journaliste et critique, S.l.,
Librairie C. Klincksieck, 1978, p. 896.
24) P. M. WETHERILL, Baudelaire et la poésie d’Edgar Poe, Paris,
Nizet, 1962, p. 10.
25) Il utilise notamment les analyses de James Russel Lowell. C.RICHARD,
Edgar Allan Poe: journaliste et critique, Paris, Klincksieck, 1978, p.
901.
26) C. RICHARD, ibidem.
27) C. BAUDELAIRE, Edgar Allan Poe, in E. A. POE,
Oeuvres poétiques, p. 1045.
28) Exception faite des poèmes figurant dans les contes, et de « A ma mère
», et « Le Corbeau ».
29) C. BAUDELAIRE, Avis du traducteur, in E. A. POE, Oeuvres poétiques, p. 1063.